ACTE DEUXIÈME ill
CHARLOTTE
Est-ce que je m'amuse, moi, ici, toute seule ? Est-ce do mon âge, de rester enfermée et de ne voir jamais personne?
PIERRE
Si tu m'aimais, ça te paraîtrait tout simple.
CHARLOTTE
Je ne t'aime pas!... c'est un peu dur de m'entendre dire cela après tous les sacrifices que j'ai faits pour toi,
PIERRE
Des sacrifices ? Quels sacrifices ?
CHARLOTTE
Quels sacrifices ? Et mes cinq cents francs?
PIERRE
Quels cinq cents francs?
CHARLOTTE
Les cinq cents francs qui me sont venus de mon oncle. Je ne te les ai pas donnés ?
PIERRE
Pardon! prêtés!...
CHARLOTTE
Prêtés, si tu aimes mieux.
Je tiens à rétablir la vérité. {Il commence un récit.) Lorsque...
CHARLOTTE
Tu veux manquer ta classe, décidément?
PIERRE
Je prendrai l'omnibus.
CHARLOTTE
On va moins vite qu'à pied.
PIERRE
Je prendrai une voiture.
CHARLOTTE
Tu n'es pas déjà si riche.
PIERRE
Ces cinq cents francs...
CHARLOTTE
En avais-tu besoin ?
PIERRE
Mais...
CHARLOTTE
En avais-tu besoin ? Étais-tu dans l'embarras ?
PIERRE
Te les ai-je donnés ?
PIERRE
Prêtés 1
CHARLOTTE
Bien, prêtés, je l'admets.
PIERRE
Oui, mais malgré moi.
CHARLOTTE
Âhl
PIERRE
Mais je les aurais trouvés autre part.
CHARLOTTE
Tu le prétends aujourd'hui.
PIERRE
Et je te les ai rendus...
CHARLOTTE
Je ne dis pas le contraire.
PIERRE
Le surlendemain.
CHARLOTTE
Ne nous embrouillons pas dans les dates. Tu ne peux
pas nier le fait. Eh bien, mon vieux, quand on accepte de l'argent d'une femme et qu'on se croit un monsieur de la haute, on n'a pas le droit, ensuite, de la traiter comme du poisson pourri.
PIERRE
Dans un mois, tu croiras m'avoir entretenu 1
CHARLOTTE, revenant à son idée.
Ah! je ne t'aime pas! Et l'année dernière, qui t'a soigné pendant que tu as eu la grippe? qui a passé la nuit à côté de toi, à te donner des potions toutes les demiheures, comme une sœur de charité? C'est le peintre, peut-être ?
PIERRE
Non, ce n'est pas le peintre.
CHARLOTTE
Mon cher, lorsqu'on a reçu de ces services-là...
PIERRE
l'es services, tu me les as imposés.
CHARLOTTE
11 fallait te laisser aller à l'hôpital, alors ?
PIERRE
Évidemment.
CHARLOTTE
Qu'esl-ce qu'on aurait pensé de moi? J'ai ma fierté, mon cher.
C'est moi qui la paye.
CHARLOTTE, suiva7it SOU idée.
Ah! tu te plains d'être malheureux! Je me demande ce que je puis faire de plus pour toi. Tu vis en sauvage, / le nez dans tes herbes ou dans tes papiers. Tu me dis un / mot chaque fois qu'il te tombe un œil.
PIERRE
De quoi veux-tu que je te pnrle? Rien de ce qui me plait ne t'intéresse.
CHARLOTTE
Et toi, est-ce que lu t'intéresses à ce qui me plait?
r lEURE.
Le feuilleton... Les potins de madame Langlois.
CHARLOTTE
Je ne suis pas comme toi. Je ne fais pas ma poire avec les concierges.
l'Il^RKE.
Joli langage.
c II A i; L o T r E .
Possible. Si j'avais été élevée comme ta sœur, je ne serais pas là. Est-ce que tu as jamais daigné t'occuper réellement de moi autrement que comme maîtresse 1 Enfin, est-ce que tu m'as jamais parlé de ma famille?
Tu me paries assez souvent de la mienne... iMais, voistu, il faut prendre une résolution. {Regard à la montre.) Allons ! Ma classe est tout à fait manquée.
i; Il A n L 0 T T E .
Alors ?
On m'aura fait remplacer. {Il po,<e canne et chapeau.) Je te disais... oui... Tu as raison : en dehors des scènes quotidiennes, nous ne trouvons rien à nous dire. Quand nous avons fini ces batailles, qui ne cessent que lorsque tu es fatiguée et moi honteux, nous nous résignons à M réconciliation habituelle et nous ne trouvons à faire ensembh^ qu'une seule chose, toujours la même ; tu sais laquelle?
CIlAllLO riK.
Il n'y a que ça qui nous réunit.