‹ Théâtre completChapitre 15 sur 241 · ACTE PREMIER 2T · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER 2T

ment. Ce que je déclare, ce que j'affirme de toute la vio-^ lence de ma conviction, c'est que vous n'avez pas le droit d'exposer une créature humaine à des éventualités — rares, je le sais, mais terribles, je le sais mieux encore, Qu'avez-vous à répondre ?

l'avarié.

Rienl Là, vous avez raison... Je ne sais plus quoi penser...

LE DOCTEUR

Eu vous interdisant le mariage, est-ce que je vous l'interdis à tout jamais ? Est-ce que je vous donne à croire que vous ne serez jamais guéri? Non, je vous laisse au contraire toutes les espérances. Mais je vous demande un délai de trois ou quatre ans parce que pendant ce tempslà, je pourrai savoir si vous êtes au nombre de ces malheureux que je plains de tout mon cœur et pour lesquels le mal est sans pitié; parce, que pendant ce temps-là, vous serez dangereux pour votre femme et pour vos enfants. Les enfants! Je ne vous en ai pas encore parlé!... [Tendre, persuasif.) Allons, monsieur, vous êtes un brave homme; vous êtes trop jeune pour que certaines choses ne vous émeuvent pas, pour être insensible à la pitié... 11 n'est pas possible que je ne trouve pas le chemin de votre cœur et que Je ne vous impose pas ma conviction. Mon émotion en vous parlant vous prouve bien que je compatis à votre tristesse et que je souffre avec vous. C'est au nom de ma sincérité que je vous supplie. Vous l'avez reconnu : vous n'avez pas le droit d'exposer votre femme à de telles détresses. Mais il n'y a pas qu'elle que vous pouvez frapper, vous pourrez encore l'atteindre dans ses enfants, dans vos enfants... Et je vous exclus pour un moment de ma pensée, vous et elle; c'est au nom de ces innocents que je vous implore ; c'est l'avenir, c'est la race que je défends! Écoutez-moi... écoutez-moi. Sur les vingt ménages dont je vous parlais, quinze seulement ont eu

des enfants. Ils en ont eu vingt-huit à eux quinze. Savezvous combien il en a survécu? Trois, monsieur. Trois sur vinf^t-huit. La syphilis est surtout une fzrande tu'use d'enfants. — Hérode règne en France et sur toute la terre et recommence chaque année son massacre d'innocents. Et si ce n'est pas blasphémer contre la Vie sacrée, je dis que les plus heureux sont ceux qui ont disparu. Visitez les hôpitaux d'enfants. Nous connaissons le type de l'enfant des syphilitiques. Ce type est classiqui' et les médecins les désignent entre tous, ces petits vieux qui ont l'air d'avoir déjà vécu et d'avoir gardé le stigmate de toutes nos infirmités, de toutes nos déchéances. Ce sont des victimes de pères qui se sont mariés en ignorant ce que vous savez maintenant, ce que je voudrais pouvoir aller crier sur les places publiques!... Je vous ai tout dit sans rien dramatiser. Réfléchissez. Pesez, à présent, le pour et le contre, faites la somme des malheurs possibles et des misères certaines. Mais méfiez-vous de vous-même, et songez bien qu'il y a dans un des plateaux de la balance les malheurs d'autrui, et dans l'autre, vos propres malheurs. Prenez garde d'être injuste.

l'ava rié.

Bien. Je cède. Je ne me marierai pas. J'inventerai je ne sais quoi... j'obtiendrai un délai de six mois... mais plus, je ne puis.

LE DOCTEUR

Il me faut trois ans, il me faut quatre ans.

l'avarié.

Non, docteur. Ayez pitié de moi... Vous pourrez me guérir d'ici là.

Non, non, non !

l'avaria, suppliant.

Si, la science est toute-puissante...

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