‹ Théâtre completChapitre 224 sur 241 · ACTE TROISIEiME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEiME

impuissance à assurer les conditions matérielles de ma vie. De plus clairvoyants me reprocheront encore mon orgueil et ma désespérance. Ils ne penseront pas que ces erreurs et ces vices, c'est eux qui les ont mis en moi et qu'ils devraient, non pas me blâmer de les avoir, mais se blâmer eux-mêmes de me les avoir donnés. Nos maîtres sont coupables de nous prendre toute notre première jeunesse, pour nous charger d'un savoir dont le néant appara:it au premier contact avec la réalité. Ils sont coupables d'avoir conservé et développé la tyrannie des examens dont le résultat est d'abolir les personnalités et dont les sanctions ne sont en réalité que des prix de mémoire. Ils sont coupables aussi parce qu'ils nous renvoient la tête encombrée et le cœur vide, parce qu'ils jettent brutalement toutes les intelligences dans le même moule officiel qui semble établi pour faire de tous les Français des hommes de lettres et des avocats, c'est-à-dire des experts à l\isage et à l'abus des artifices de l'écriture et de la parole...

— Quels reproches la génération à laquelle j'appartiens n'est-elle pas en droit d'adresser à celles qui l'ont immédiatement précédée ? Lorsqu'à la fin de nos études nous ouvrons les yeux sur le monde oîi devront s'exercer nos énergies, nous éprouvons la plus douloureuse déception. On nous a fait marcher longtemps à travers mille obstacles et au lieu des splendeurs de la Terre promise, nous ne voyons devant nous qu'un désert couvert de ruines. En arrivant à la vie, nous constatons qu'elles seront inutiles toutes les armes dont on nous a chargés, nous constatons que la faculté d'agir est abolie en nous par notre facilité à susciter des objections, par le doute des autres et de nous-mêmes. Nous manquons de la naïveté et de la confiance qui président à la conception des grandes choses. Nous ne voyons aucune besogne pour nos cœurs, aucune pour nos cerveaux. Dans la plaine immense où vous nous avez conduits, nous ne découvrons que la trace de vos dévastations. Il n'y a plus une idole à saluer, plus une petite fleur à cueillir. Dans la société que vous avez faite et où s'est exercé vo<re esprit critique, il n'y a pas un grand homme à

admirer, pas un héros à suivre, à défendre, à imposer aux foules, et il ne naU en nous aucune idée noble dont nous puissions être les apôtres triomphants ou les viarlijrs. Vous n'avez pas effacé par des noms de vict<nres la liste des défaites que votre insouciance fêtarde avait méritées, et vous avez laissé s'abaisser jusqu'à n'être pins guère qu'une école de corruption mutuelle le suffrage universel dont la conquête autorisa tant d'espérances. Snus n'avons rien à aimer, et nous sommes ventes au point de ne trouver rien à hair. Nous nous sentons inutiles, nous sommes malheureux parce que nous manquons de raison<{ de vivre. Nous avons la bouche ami're des lendemains d'orgie ; mais l'orgie, c'est vous qui l'avez faite, et vous ne nous avez laissé que les miettes de la table, la lassitude, l'énervemenl, le remords et la note à payer. »

(Pendant la lecttiro décolle lettre, Marfrncrilea paniiilus découraRée, plus renfermée. Elle n'a pas partagé la passion d'André, et elle l'a à plusieurs reprises regardé avec un sourire douloureux en secouant doucement la tète. Entre madame Ernest.)

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