ACTE II
PAUL
V^oilà qui me fait joliment plaisir 1
Qu'y a-t-il de si réjouissant dans cette nouvelle? Trop d'intelligence est un don plutôt dangereux pour une ouvrière.
Marie sera tout autre chose qu'ouvrière. Ceci bien entre nous, n'est-ce pas?... Je veux faire d'elle une reine I
JEAN, éclatant de rir«.
A la prochaine mi-carême ?
PAUL
Rien n'est plus sérieux. Vous savez qu'elle a été capturée sur les terres d'Abéliao, dont le royaume est séparé de la mer par une de nos colonies ; d'où il résulte que son commerce avec le monde entier doit traverser notre territoire avant d'atteindre un port. La France désire vivre en paix avec ce voisin, dont l'armée est redoutable, et, pendant mon séjour dans son pays, j'avais reçu mission de gagner ramitlé de quelques-uns des principaux chefs. C'est à quoi je me suis appliqué, et j'ai surtout acquis le concours de Totilo, vieux courtisan rusé, parlant bien notre langue, point trop ennemi de notre civilisation, ayant les pouvoirs d'un premier ministre, et qui s'est gentiment laissé graisser la patte. Parmi les moyens que nous avons résolu d'employer pour
fortifier auprès d'AbélIao le prestige de la France, se trouve le mariage de Kigérik, héritier delà couronne, avec une Française. Pour le moment Kigérik dépense avec de jolies captives l'excès de ses ardeurs juvéniles, mais il sera bientôt temps de lui choisir une épouse, et je me suis réservé ce soin. Tout d'abord j'ai songé à une femme de notre race, et puis j'ai réfléchi à la triste figure que ferait parmi les esclaves du sérail la jolie aventurière que je pourrais expédier là-bas. La fièvre des pays chauds, les humiliations et l'ennui ne tarderaient pas à l'emporter... Alors je pense à Marie... Elle est dispensée de l'acclimatation physique, et moralement je la crois de complexion robuste, car elle a passé par tout ce qu'on peut imaginer.
JEAN, riant.
Evidemment ce n'est pas une sensitive î... Et ce rebut de l'humanité deviendra reine I Mon cher, quelle idée superbe!...
AMÉLIE
Quelle trahison I... Pendant qu'ici nous nous donnions un mal inouï pour conduire à Dieu cette enfant, tu la destinais aux infamies du sérail... En m'associant à ta prétendue bonne œuvre, je commettais une mauvaise action.
PAUL, froidement.
Examinons si l'action est aussi mauvaise que tu l'imagines... Les Amaras sont au nombre de cinq millions... Il y a quinze ans, le catholicisme com-