ACTE m fi
JEAN, HanU
Mère Amélie s'en plaint ?
PAUL
Eh oui! Tout arrive !... Vous avez constaté avec quel enthousiasme mon excellente sœur accueillait l'idée de faire épouser Marie par Kigérik. Or, bien loin de se révéler capable de séduire un roi barbare, Marie est entraînée vers la vocation religieuse. Cela consterne Mère Amélie qui se voyait déjà, oflVant à Dieu les âmes de cinq millions d'infidèle?, convertis par l'influence de Marie... Aussi m'a-t-elle supplié de reprendre dans mon intérieur profane sa trop mystique élève qui passera une année d'épreuve sous ma direction. Si, au bout de ce temps, elle s'entête à devenir nonne, on la laissera libre.
JEAN
Voilà une vocation bien surprenante chez une fille qui a pour les hommes un penchant aussi décidé.
PAUL
C'est, au contraire, sa rage de poursuivre les hommes qui l'a liviée à Dieu. Lorsqu'elle a été prise, en mon honneur, d'un accès de frénésie sensuelle, je me suis tiré d'aflaire en lui faisant croire que trois coups frappés par une religieuse étaient une admonestation divine... Ce miracle a produit en elle une commotion terrible. J'ai su qu'après notre départ elle avait passé toute la nuit prosternée devant l'autel; depuis ce grand jour, sa dévotion
510 Là fille sauvage
n'a cessé de s'exaiter, au point qu'à côté d'elle, les saintes personnes qui peuplent le couvent rougissent de leur tiédeur.
Je suis surpris que pour balayer cette vocation gênante, ^îère Amélie n'avoue pas à Marie la fausseté du miracle.
PAUL
Ma sœur, à laquellej'ai jugé dangereux de raconter l'histoire, ne sait rien du miracle. Quant à moi, j'ai peur, en détrompant Marie, d'affaiblir sa foi, ce qui nuirait à mon projet de placer Kigérik et son royaume sous la domination d'une pieuse reine, gouvernée elle-même par des missionnaires dont l'influence sera profitable à la France.
JEAN
Cette petite illuminée dans votre ménage vous fera mener une existence de curé !
PAUL
Ma foi, si cela continue... Nous sommes ici depuis hier au soir : ce matin, pendant que nous prenions le café, Marie a entendu sonner la messe. Elle a voulu y assister...
JEAN
Vous l'y avez accompagnée ?... L'illustre Moncel, celui de nos savants qui met le plus de singes parmi nos ancêtres, allant à la messe!... C^est drôle t.. .
ÀCTB tu 311
PAUL
Ce n'est drôle que pour vous. Les gens de la paroisse me voient souvent le dimanche à l'église du village... En ce moment je trouve un intérêt très vif à guetter chacune des impressions de Marie. Je l'ai vue prier. Ce n'est pas avec ferveur qu'elle s'adresse à Dieu, c'est avec furie... Elle prend par la violence le Tout-Puissant.
JEAN, riant.
Comme un vulgaire Paul Moncel I
PAUL
Au sortir de l'église, j'ai proposé une promenade et nous sommes entrés dans la forêt. Depuis des années, Marie vivait enfermée dans un couvent, et tout à coup elle a retrouvé la sensation des grands espaces. Elle en est restée d'abord tout étourdie : une petite fille qui, après une longue séparation, revoit sa maman, et se débat entre le rire et les pleurs. Et, en effet, Marie était rendue à la nature, sa mère !... Puis la détente I... Le poulain échappé foulant d'une course folle l'herbe des prairies. Elle allait, venait, sautait, dansait, puis son allégresse s'est changée en déHre, quand nous avons rencontré des animaux... La forêt, par ici, est très giboyeuse... Autour de nous les lapins déboulaient sous les fougères; au loin dans les coupes, de gros ballons blancs, derrières de chevreuils effarouchés, précipitaient leurs bonds vers l'épaisseur des taillis; devant ce grouillement de bêtes, les instincts car-
nassiers ressuscitaient... Marie tremblait de passion contenue... A l'heure du déjeuner je Tai ramenée ici, grisée par la lumière, le parfum des fleurs, les chants des oiseavix, et la vie intense qui émanait des animaux et des plantes.
JEAN
Dieu était loin de sa pensée 1...
PAUL
Croyez-vous ?... Dieu est si vaste que, s'en éloigner, c'est souvent le rejoindre.
Au moins vous avouerez que la nature occupe ce soir la première place dans le cœur de Marie ?
PAUL
Rien n'est moins certain, comme vous allez voir... Nous avons dîné de bonne heure, et, au dessert, Marie, qui avait pris ses renseignements, m'a rappelé que nous sommes dans l'octave de la Fête- Dieu. Pendant huit jours, lorsque le crépuscule ramène les paysans au logis, le curé les réunit pour une bénédiction du Saint-Sacrement. Marie désirait assister à l'office et, de nouveau, je l'ai suivie. Dans notre pauvre église il faisait presque nuit; les deux chantres, placés à l'entrée du chœur, beuglaient avec des contorsions ridicules. Pourtant je me sentais attendri... Les êtres simples qui m'entouraient criaient vers Dieu avec un tel accent de sincérité,