‹ Théâtre completChapitre 139 sur 190 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

PAUL

Oui, tu étais la brute captive devant l'être supérieur, mais avec assez d'énergie, d'intelligence et d'orgueil pour espérer devenir son égale. Et aussitôt tu as entrepris d'élever, sur les marais fangeux de ta nature, un splendide édifice moral... C'est exactement ce qu'a tenté l'humanité à son aurore... Elle émanait de la brute et voulait monter... Pour échapper à la meute vorace dont les crocs la retenaient en bas, elle s'est accrochée à des mains qui l'attiraient en haut; mains divines... L'histoire des peuples qui ont fondé la dignité humaine n'est qu'un long colloque avec les dieux... Nous lirons ensemble les très vieux livres qui sont comme nos titres de noblesse : la Bible... Homère... Chaque ligne évoquera la gloire des Immortels... Tu entendras le mendiant, sur le seuil de la maison où il demande asile, saluer le Dieu protecteur du foj'er, avant de s'incliner devant l'hôte... Tu verras l'exilé, couvert de haillons, s'asseoir à la table des rois avec les honneurs dus au protégé du Tout-Puissant. Les dieux sont partout, gouvernent tout. Dans ces textes vénérables, tu reconnaîtras une peinture fidèle de ta propre piété, et, lorsque nous assisterons à une manifestation naïve de la foi des anciens, tu songeras à la fille sauvage subitement calmée par les trois coups...

L'humanité a donc surpris sœur Monique derrière la porte ?...

PAUL

Souvent. En cela, comme en tout, tu n'as fait que la suivre.

MARIE

Les sœurs se plaignent que la foi diminue dans le monde, je comprends pourquoi.

PAUL

Ta conclusion est un peu simpliste. Ce n'est qu'après des siècles d'études et de réflexions que les peuples s'affranchissent du joug céleste... Mais toujours arrive un moment où l'humanité croit découvrir qu'elle a été dupe, et se révolte.

MARIE

L'heure de la délivrance a sonné!

PAUL

Non : l'heure de la décadence î... Lorsqu'un explorateur parcourt les régions désolées où ont fleuri les civilisations de l'antiquité, les seuls objets qui évoquent à ses yeux les splendeurs évanouies, sont des temples croulants, dont les ruines attestent qu'une société grandie à l'ombre des églises ne leur survit pas. Les dieux exilés se vengent en emportant la vitalité du peuple qui les chasse ; et, comme les peuples finissent toujours par se brouiller avec leurs dieux, il en résulte que l'humanité, aussi bien que la mer, n'obéit aux attractions d'en haut qu'avec de perpétuelles alternatives de flux et de reflux. La Mythologie raconte le supplice d'un

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