‹ Théâtre completChapitre 150 sur 190 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

PAUL, inqnfet.

Veux-tu permettre... Le temps passe et...

MARIE

Patience, mon récit mène à quelque chose... Je me suis donc promenée dans le beau jardin. En passant le long des grilles derrière lesquelles grondaient des monstres, je me disais : « Du temps des Gaulois, il y avait, à l'endroit où je suis, une immense forêt où l'on risquait d'être dévoré par des fauves pareils à ceux qui dardent sur moi ces regards féroces. A présent on les frôle sans craindre une égratignure. Le progrès a converti le sanglant repaire en pittoresque basse-cour... J'ai été semblable à la forêt dangereuse, me voilà pacifiée comme ce parc où les miaulements fous et les mugissements ne font plus peur parce que, ô merveille 1 les animaux y font l'amour en cage !... »

PAUL, de plm en plus inquiet.

J'ai reçu de grandes nouvelles. Il faut que nous causions de ton avenir.

MARIE

Justement!... Laisser-moi finir 1... L'amour en cage î... Toute la sagesse de la vie tient en ce pea de mots... O mon bon maître, lorsque vous me représentiez l'animal tapi dans le bas-fond de mon être comme le grandennemi,n'avez-vouspasexagéré?... Sont-elles mes ennemies, les bêtes ancestrales qui ont tissé ma chair des fibres de leur chair, et com-

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posé ma grandeur de leurs humbles offrandes ?... Sans doute il a fallu mettre un frein à leur fougue, mais est-il désirable de les anéantir ?... Certes, la fille sauvage turbulente comme une poignée da singes, n'était pas un modèle ; une momie n'en esi pas un non plus. Mon rêve, c'est de laisser chacun de mes instincts concourir à ma félicité en exécutant son petit manège de bête... Mon éducation l'a 1 placé derrière une grille. Il ne peut pas nuire et il fait plaisir...

PAUL

Inutile d'aller plus loin. J'ai très bien compris.

MARIE

Que je vous aime I Oui, vous deviez vous en douter, mais ce que vous ne devinerez jamais, c'est l'admiration sans bornes que vous m'inspirez. Vous avez l'âme la plus vaste que je connaisse : affranchie de toute croyance religieuse, unissant, malgré cela, les aspirations passionnées du mystique aux âpres curiosités du savant, elle est un champ de bataille ou l'esprit de recherche et le sentiment du divin se livrent de perpétuels assauts... Mon âme, qui ne perçoit que le réel, n'est pas renouvelée comme la vôtre par la féronde rivalité de deux esprits. Vous êtes la vie ardente et lumineuse qui alimente la mienne. Je me donne à vous !...

PAUL

Marie, autrefois je t'ai prévenue que je travaillais à te préparer un brillant avenir... Je vais te

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dire lequel... Tu sais que depuis la mort d'Abéliao, Kîgérik est roi des Amaras. J'ai toujours gardé d'excellents rapports avec ce prince, ainsi qu'avec son ministre Totilo, et j'ai employé mon influence à ton profit. Kigérik, sincèrement résolu à civiliser son peuple, désire s'adjoindre une collaboratrice en épousant une femme très cultivée. Je t'ai désignée. Tu conviens. La grande nouvelle que j'avais à t'annoncer, c'est que Totilo est à Paris. J'attends sa visite.

MARIE

Il vient me chercher pour m'emmener là-bas ?

PAUL

Oui, Marie.

MARIE

11 exécute un vieux projet... N'y changerez-vous rien sachant que je vous aime ?... Me conseillezvous de partir?

PAUL

Je regretterai beaucoup ma fidèle élève... Mais ta présence aux côtés de Kigérik favorisera des intérêts qui me sont plus chers que tout 1

MARIB

Quels intérêts?

PAUL

Ceux de la France... Pour tes futurs sujets, fu seras la Française... Ton orgueil exigera que le roi, ton mari, fasse passer notre nation avant toutes les autres.

MARIE

Ainsi, en travaillant à mon éducation vous n'avez eu qu*un but : forger un instrument de conquête ?...

PAUL

Si mon pays gagne à ce que tu sois une grande reine, tu feras de ton côté une assez bonne affaire...

MARIE

Je ne sais pas mon âge... De ma sauvage enfance me reste un souvenir confus... Je me vois, toute petite, trottant sur les talons d'une femme qui est ma mère... Quand nous nous reposons, elle m'abrite sous elle contre le froid et les rafales, à moins qu'un homma ne l'appelle... Alors, subitement hargneuse, elle me repousse, et, tapie à l'écart, j'assiste à ce qui a lieu. Insensiblement je m'habitue à me passer d'elle. Un jour, à l'époque où ma gorge commence à poindre, une querelle furieuse met en émoi tout le campement. Un homme couvert de sang m'empoigne par les cheveux, m'entraîne hors du camp et me renverse sur la roche. Depuis, je change souvent de maître au hasard des batailles. Esclave et bête de somme, je parcours les environs à la recherche d'un butin. Au retour d'une de ces expéditions, je tombe dans le piège d'où vous m'avez tirée. Voilà l'histoire d'une fille sauvage... non 1... de tous les sauvages de ma tribu. On dirait que tous, mâles et femelles, nous nous partageons une âme unique, très indigente... Dans mes souvenirs de ce temps-là, rien que des faits matériels. Ma vie

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