‹ Théâtre completChapitre 151 sur 190 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

intérieure n'a pas de passé 1 Dans cette vie, tout à coup, on introduit une religion qui attribue aux moindres actes une valeur morale et me donne une volonté. Je ne flotte plus au gré des impulsions. J'acquiers la pudeur. Corps et âme, je suis enfin en possession de moi-même. Un peu plus tard s'ouvre mon intelligence. Moment sublime que je vous dois. J'ai la même impression que si, du haut d'une montagne, vous me révéliez subitement l'univers. Un enfant qui vient au monde n'a pas conscience de naître, c'est-à-dire d'entrer en communication avec tout ce qui existe. Cela se fait insensiblement, pendant des années. Moi, auprès de vous, je suis vraiment née vers l'âge de vingt ans, avec la conscience de naître!... Aussi quelle inondation de beauté s'est engouffrée d'un seul coup dans mon esprit, comme un grand flot lumineux !... Songez que même la nature, au milieu de laquelle j'ai passé mon enfance, je ne l'avais jamais vue ! Les paysages sont nouveaux pour moi!... Ce qui est également nouveau, c'est que j'ai un cœur!... Autrefois je me sentais attirée... Dispensez-moi de dire par quoi... A présent j'aime !... Mon maître, lorsque vous pensiez travailler à l'éducation d'une reine, vous formiez une amante 1

PAUL

Je ne vois pas comment.

MARIE

Pendant les années où j'ai vécu abîmée en Dieu, j'appartenais tout entière à l'amour. J'étais l'épouse IV 23

chérie du Christ. La Vierge Marie était ma mère adorée. Un ange gardien, la nuit, veillait à mon chevet, le jour guidait mes pas, comme un grand frère. Mes actions venaient du cœur et recevaient l'accueil d'un divin cœur. Puis j'ai découvert qu'il n'y a pas de Dieu, mais aussitôt vous avez proposé à ma tendresse les grands hommes. Pour me les faire aimer, vous m'avez introduite dans l'intimité de leurs œuvres. J'ai pleuré d'admiration devant les merveilles où palpite la sublime détresse humaine. Mais toujours, partout, musique, tableaux, drames, romans, m'ont représenté l'amour, ont exalté sa noblesse et son mystère, m'ont appris qu'il est seul capable d'arracher nos âmes à la mortelle solitude. Et vous osez prétendre qu'une éducation qui, du commencement à la fin, m'a environnée d'une atmosphère embrasée d'amour, ne préparait pas une amante ?

PAUL

Marie, tu n'as pas saisi le secret de ma méthode. Laisse-moi te le révéler. J'ai été parrain d'une fillette, appelée Marthe. Quand elle avait trois ans, on me l'a un jour confiée pour une promenade et j'ai entrepris de la faire grimper jusqu'au sommet d'une colline boisée, assez haute. Ce n'était pas une mince besogne : Trois ans!... Nous n'étions pas à mi-côte qu'elle geignait déjà, demandait à rentrer, devenait insupportable: j'étais au bout de mes talents de bonne d'enfant. Soudain un coucou se met à chanter sur le sommet. Aussitôt la figure de Marthe s'éclaire : — Écoute le petit coucou!... Et

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