‹ Théâtre completChapitre 38 sur 190 · JEAN, LOUISE, GEORGES, UN DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

JEAN, LOUISE, GEORGES, UN DOMESTIQUE

fJean arrive d'un pas rapide par la porte du fond. Il a une trentaine d'années. Il entre, son chapeau sur la tête, en pardessus à collet de fourrure. Il porte à la main un rouleau de papiers qu'il va déposer sur la table. Il semble animé et triomphant. On devine que des phrases magnifiques se pressent dans son cerveau. Ses bras esquissent des gestes. L'orateur est encore sous pression. Un valet de chambre le suit, le débarrasse de son chapeau, aide à ôter le pardessus, va ranger les eflfets dans l'antichambre. Jeeui apparaît en habit et cravate blanche. Au même instant, Louise ouvre violemment la porte, et se précipite au cou de son frère. Elle vient du dehors en toilette très élégante. Elle a maintenant en^^ron 35 ans. Georges la suit, et son calme, un peu ironique, contraste avec l'exaltation de sa femme.)

LOUIME) couvrant son frère de baisers.

Bravo I Bravo 1... C'est merveilleux I... Ah! mais!... C'étaient des éloges, des pâmoisons autour

CTE ît ^*

; moi î... J'aurais voulu me coller un écriteau sur poitrine : « Je suis la sœur de l'orateur !... »

JEAN, se dégageant pour tendre la main à Georges.

Bonjour, Georges!... Vous y étiez aussi?...

GEORGES

Comment doncl... Nous sommes venus à Paris cprès pour la cérémonie. Depuis un mois Louise î cessait de me dire : « Jean doit prononcer un scours à l'Assemblée générale des Cercles catho- [jues d'ouvriers. Cette fois, coûte que coûte, je îux y assister... Tout le monde a entendu mon ère, est-ce assez ridicule que moi seule?... »

JEAN, souriant.

Vous n'étiez guère pressé de venir, à en juger ar son insistance...

GEORGES

Moi, dame!... J'ai 12.000 ouvriers âmes trousses, ne me déplace pas aussi facilement qu'un joueur

orgue de Barbarie. Mais je suis très content de

lOn voyage.

JEAN

Sincèrement ?...

GEORGES

La vérité pure!... Je me suis précipité pour vous

dire, la séance à peine terminée, mais pas moyen

î vous rejoindre!... Vous étiez littéralement as-

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siégé. Nous avons filé très intimidés. (Le valet de chambre

revient avec un vaston d'appartement qu'il présente k Jean pour l'endosser.)

JEAN Vous permettez ?... (Il ôte «on habit et met le veston.) PaS

trop long?...

LOUISE, indécise entre le veston et le discours.

Quoi?... Ton discours?... (indignée.) Oh ! comment peux-tu croire ?... (Le domestique sort.) Par exemple, une allocution qui aurait gagné à durer dix minutes de moins, c'est celle du bon archevêque... Il faut du courage pour parler après toi !... Mais Monseigneur est un saint I...

JEAN, se laissant tomber sur un fauteuil.

Je suis vanné !... ^

LOUISE, l'embrassant. 1

Pauvre chéri !... C'est qu'aussi tu te dépenses d'une façon!... Lorsque je t'ai vu arriver sur la scène, j'ai éprouvé un sentiment d'effroi... Nous étions tant de monde 1... Mais tu n'avais pas prononcé trois phrases, j'étais rassurée... Il y a des moments où l'on apercevait une flamme dans tes yeux... A la lettre!... Une flamme!... Du reste, il faut l'avouer, ce doit être grisant de parler devant un pareil enthousiasme. Lorsque les bravos éclatent et qu'on se sent environné d'amour, de passion, de fièvre, est-ce qu'on n'est pas comme soulevé de terre ?...

ACTll II 3'

JEAN, dont les yeux briî'.enl.

Si!...

GEORGES, à Jean.

Vous avez une véritable popularité... Lorsque le cortège est entré, l'archevêque eu tête et vous modestement dissimulé dans l'état-major, j'ai vu courir un frémissement parmi les gens du peuple. Autour de moi on murmurait : C'est lui !... C'est lui 1...

LOUISE

Cette salle des fêtes du collège Saint-Louis-de- Gonzague doit contenir autant de monde que celle de l'Opéra?...

JEAN

Plus du double !... Pense donc, à l'Opéra, que de coins perdus !...

LOUISE

Je m'explique à présent le bruit qu'on mène à propos des cercles d'ouvriers.

JEAN

Il ne faut pas t*imaginer que mes auditeurs se comptent chaque fois par milliers. Aujourd'hui, pour l'Assemblée générale, on était venu de toute la France. Ma plus belle journée a été lorsque j'ai prononcé le discours d'inauguration du Cercle de l'Ouest dans la cathédrale du Mans. Il y avait lO.UOO personnes. A la lettre, on s'étouffait I...

LOUISE

Tout à l'heure aussi, on s'étouffait !... Je ne von-

9S LE BEPAS DU LIOS

drais pas médire de tes bons amis les ouvriers; ils t'écoutaient avec une ferveur qui faisait plaisir à voir... Mais ça ne sentait pas bon !...

Bah ! Il y avait dans tes environs de très belles dames !...

LOUISE

Comment 1 tu m'as reconnue?..»

JEAN

Toi, ton mari et bien d'autres...

LOUISE, à Georges.

Aurais-tu pensé, toi, qu'il distinguait les figures au milieu du public ?...

GEORGES

Pourquoi pas ?... N'as-tu jamais vu les actrices en scène sourire à leurs connaissances ?...

JEAN

Même au milieu des tirades les plus pathétiques, rien ne m'échappe de ce qui se passe dans l'assemblée.

LOUISE

Prétendras-tu, lorsque tu arrachais à tout ce monde un grand cri d'admiration, que tu n'étais pas, comme nous, affolé, éperdu?... Non, tu n'étais plus toi-même I... La preuve, c'est que le couteau

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