‹ Théâtre completChapitre 44 sur 190 · JEAN, GEORGES · texte numérisé non relu

JEAN, GEORGES

GEORGES

A propos, Jean, je viens de verser à 'votre compte, au Crédit lyonnais, trois cent mille francs qui complètent votre dividende pour cette année...

JEAN

Lequel dividende se monte alors à?.,.

GEORGES

Sept cent mille francs... Vous aviez déjà reçu quatre cent mille en plusieurs acomptes.

JEAN Sept cent mille livres de rente... Quel chiffre 1

GEORGES

Ce n'est qu'un commencement... Nos forges viennent de franchir leurs années d'adolescence. Elles ont eu, comme de jeunes organismes, à surmonter des crises et à faire provision de forces, en se constituant de belles réserves. Désormais les mines seront en plein rapport, les usines au courant des perfectionnements modernes, le personnel instruit et discipliné. Attendez-vous à des résultats magnifiques.

JEAN

Je me trouvais déjà bien partagé 1

GEORGES, aimablement ironique.

Vous ne serez jamais trop largement payé de mes peines 1... A vrai dire, notre affaire a encore un point faible et c'est précisément de cela que je désirais vous entretenir. Nous ne possédons pas de houillère. Pour le combustible, nous sommes tributaires de l'étranger, qui nous rend parfois la vie dure. Or, voici qu'on me propose, dans le Limbourg belge, une concession de houille, qui, si elle est aussi riche que j'ai lieu de le croire, nous affranchirait complètement. Une occasion dont nous aurions tort de ne pas profiter.

JEAN

Si c'est mon autorisation de l'acheter que vous demandez, vous l'avez.

ÀCTS It 116

GEORGES, touriant.

Outre votre autorisation, ce que je réclame, c'est votre argent 1... L'achat de cette concession coûtera 5 millions, il en faudra 6 autres pour établir les sièges d'exploitation. Total, 11 millions.

JEAN

Vous parliez de réserves considérables...

GEORGES

Mais j'en ai besoin, mon ami 1... Une énorme boutique comme la nôtre ne marche pas au jour le jour. Pendant la dernière crise métallurgique, nous avons eu, dans nos magasins, un tas de fer qui valait 25 millions, ce qui représente au moins 18 millions immobilisés en prix de main-d'œuvre, de combustible, d'impôts, d'entretien; et malgré cela on travaillait toujours... pas une semaine de chômage, pas la moindre réduction de salaire!... Nous avions les reins solides I... Gardons-nous, voyez-vous, de les affaiblir I c'est une augmentation de capital qu'il nous faut. Je suis en mesure de fournir 6 millions, et vous ?...

JEAN

Moi ?... Rien I...

Vous refusez ?..,

JEAN

Vous demandez ce que j'ai... je réponds: rien I...

GEORGES

GEORGES

Comment 1... Pas un sou d'économies?... Pas de \ fonds déposés dans une banque ?...

JEAN

Non. Je dépense tout.

GEORGES

Mais c'est de la folie !... Ce que rapporte l'industrie ne doit pas être considéré comme un simple revenu. A mesure qu'on exploite une mine, elle se vide. Le dividende qu'on en tire, c'est un capital qu'on réalise. Le dernier morceau de minerai enlevé, si vous n'avez rien mis de côté, que deviendrez-vous? Pardon I Je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais lorsque je vois une imprévoyance pareille, j'éclate I... Et vous ne me ferez pas croire que dans cet appartement de janséniste, un monsieur seul, qui communie tous les huit jours, dépense 700.000 livres de rente I Où va l'argent ?...

JEAN

Je puis le dire à mon beau-frère, qui me gardera le secret. Je donne tout aux œuvres.

GEORGES

ToutI

JEAN

Je rachète aux pauvres le succès que je récolte en parlant d'eux.

ÀCTS n 117

GEORGES

Mais vous ne brillez pas à leurs dépens. Vous plaidez pour eux. La gloire est votre honoraire : ce n'est que juste I... Chaque fois qu'il est question de vos succès, vous répondez comme un coupable... Pourquoi ?

JEAN

Bah 1 Revenons à notre affaire... Je suis désolé I... Sincèrement désolé, car je m'intéresse à votre entreprise non pour les profits que j'en tire, mais pour la magnifique énergie que vous y prodiguez. Où prendrez-vous les millions qui vous manquent?...

GEORGES, riant.

Dans votre poche, si vous y consentez. On ne s'imagine pas les trésors qui peuvent s'extraire d'une poche vide 1

Par quel miracle ?

GEORGES

Combien dépensez-vous par an pour vos besoins personnels ?

JEAN

A peu près 30.000 francs.

GEORGES

Si vous acceptez de ne toucher, pendant six ans, qu'un revenu fixe de 30.000 francs, j'aurai ce qu'il me faut.

JEAN Vraiment?...

GEORGES

Je n'ai pas besoin de 11 millions d'ici à demain matin. J'en ai 6 pour aller au plus pressé. En supposant que nos bénéfices suivent la progression actuelle, dans six ans vous m'aurez largement fourni 5 millions, grâce à l'excédent de vos dividendes que je retiendrai. Me l'abandonnez-vous?...

JEAN

Accordez-moi quelques jours de réflexion.

GEORGES

Oui, pourvu que ce ne soit pas trop long. (Un domestique vient parler à l'oreille de Jean.)

JEAN, au domestique.

Boni Qu'ils attendent 1 (Le domestique iort.) Ce sont deux ouvriers de vos forges.

Je devine lesquels... Je les ai aperçus vous applaudissant à tout rompre. Il y en a un que vous connaissez : Robert Charrier, frère de votre garde et de l'abbé. J'ai eu la sottise de le prendre pour contremaître et il est maintenant délégué ouvrier. Il a un bagout infernal, ce mâtin-là, et il exerce une influence déplorable sur le personnel. Ils avaient demandé un congé pour venir se renseigner sur les idées d'un de leurs, patrons. Je ne pouvais pas refuser.

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