‹ Théâtre completChapitre 86 sur 190 · JEAN, ROBERT · texte numérisé non relu

JEAN, ROBERT

JEAN, allant i Robert avec une parfaite simpIicJtA.

Bonjour, monsieur le ministre.

ROBERT, lui serrant la main.

Monsieur le comte, j'espère que je ne vous dérange pas !...

JEAN

Du tout I... Du tout 1... (Lui offrant un siège.) Enchanté I

ROBERT, «'asseyant.

Comment se porte madame Boussard?...

JEAN, légèrement surpris.

Mais... à merveille... Ma sœur, depuis la mort de son mari, habite chez moi... Elle tient mon ménage de célibataire...

ROBERT

N'est-ce pas elle qui, tout à l'heure, m'a répondu au téléphone ?

JEAN

Elle-même.

ROBERT, souriant.

Je m'en doutais... (Un.iien«.) Il y a bien des années,

ACTB IV 183

monsieur le comte, que nous ne nous sommes rencontrés...

JEAN

Pardon !... Je vous ai souvent aperçu à la tribune de la Chambre...

ROBERT, riant.

Si VOUS appelez cela une rencontre!... Toujours est-il que notre dernière vraie rencontre a eu lieu dans le presbytère de Miremont... Mais j'ai peut-être tort d'évoquer le souvenir d'une journée...

JEAN

Pas le moins du monde. Nous pouvons aborder tous les sujets.

C'est ce que j'ai répondu à ma femme, qui me recommandait la prudence.

JEAN

Votre femme... je l'ai beaucoup connue... Elle va bien?...

ROBERT

Parfaitement, merci!... Elle m'a chargé pour vous de ses compliments les plus affectueux.

JEAN

Elle a vécu dans cette maison...

ROBERT

Elle ne l*a pas oublié. Tout à l'heure, sa dernière

184 LE BEPÀS DV LfON

parole a été : « Monsieur Jean va te recevoir dans la bibliothèque où je lui ai avoué mon amour. »

JEAN, subitement sérieux.

Ah !... Elle ne vous cache rien I...

ROBERT

Rien, absolument.

JEAN

Pas même ce que je lux ai raconté pour la guérir de sa passion?...

ROBERT

Elle me l'a répété dès que notre mariage a été décidé.

JEAN

Étiez-vous déjà renseigné lorsque nous nous sommes réunis au presbytère ?

ROBERT

Oui, je savais que votre rébellion enfantine avait coûté la vie à un ouvrier... Il est impossible d'avoir pour un homme plus d'admiration que j'en ai eu pour vous pendant cette réunion tragique. Maître de votre secret, je voyais clair dans votre âme. Je comprenais que vous étiez notre ami, non par bonté de cœur, mais pour apaiser un remords. Votre croisade en faveur des ouvriers était un sacrifice expiatoire. Ce Repas du lion qui provoquait parmi les compagnons une explosion de rage et qui, par moments, me révoltait comme eux, me remplissait en môme temps d'estime et de pitié pour voxis. Oue-.k'

ÂCTB IV 188

invention touchante!... Il n'y avait qu'à vous entendre pour sentir que vous ne cherchiez pas à nous convaincre. La seule personne à laquelle vous parliez était votre conscience... Elle s'obstinait à vous enchaîner à nous... Vous exigiez votre indépendance. Ce combat entre elle et vous que je suivais sous chaque mot, sous chaque geste, offrait un spectacle unique. J'en étais encore tout ému lorsqu'une demi-heure plus tard je suis arrivé devant le corps de votre beau-frère... En l'apercevant, j'ai tout de suite pensé : M. Jean est libre I...

JEAN

Si vous m'admirez, je vous paie de retour. Sachant ce que vous saviez, il est très beau de ne vous en être pas fait une arme dans la lutte violente où nous étions engagés.

ROBERT, riant.

N'exagérez pas mon mérite!... J'ai cédé aux instances de ma femme pour quitter Miremont aussitôt après notre mariage et aller gagner ma vie ailleurs.

JEAN

Alors c'est votre ménage, au lieu de vous seul, que j'estime... (Un silence.) Lorsque, devant le cadavre de Georges, vous vous êtes écrié : M. Jean est libre!... avez-vous prévu que je m'adjugerais le poste du disparu ?

ROBERT

Oui, parfaitement, Après avoir cntonçlu votre

discours, ce n'était pas difucile. Ce qu'on nepouxait pas prévoir, c'est le peu de temps qu'il vous faudrait pour acquérir les qualités d'un grand chef. Pendant la nuit qui a succédé à la sanglante aventure, les ouvriers, entassés dans les cabarets, commentaient l'événement. Il n'y avait qu'une voix pour prédire la décadence des forges et assurer que jamais un industriel de l'envergure de M. Boussard ne serait remplacé. Ils se trompaient. Vous possédez le génie des affaires et le don du commandement à un degré que le défunt lui-même n'atteignait pas.

JEAN

A présent, permettez-moi de vous poser une question... Vous êtes ancien ouvrier et ministre du Travail. Impossible d'avoir une compétence plus étendue pour apprécier l'œuvre d'un patron de la grande espèce. De plus, vous êtes un honnête homme et une conscience droite. Je vous prends pour juge. Ma question, la voici : En embrassant d'un regard l'ensemble de ma carrière, trouvez-vous que j'aie tenu le serment de mon enfance, d'être, d'un bout à l'autre de mon existence, utile aux travailleurs?...

ROBERT

Oui, sans la moindre hésitation.

JEAN

Vous pensez surtout à ma campagne religieuse. Annoncer aux déshérités que l'Église appuyait leurs justes réclamations fortifiait leurs âmes.

Page 1