ACTE If
l'abbé
Je mène à Lourdes le pèlerinage de ma paroisse. On nous accorde une journée pour visiter Montmartre.
ROBERT
Et tu n'en profitais pas pour aller serrer la main à ton frère?...
Je n'y aurais pas manqué si j'avais pensé lui faire plaisir...
ROBERT, allant à lui la main tendue.
Imbécile!... Tu ne vas pas me la refuser peutêtre?...
L ABBE, prenant sa main.
Celui qui ne se dérange pas pour recueillir le dernier soupir de sa mère n'a pas le droit de se blesser si on ne compte guère sur ses sentiments fraternels.
ROBERT, à Jean, en lui montrant l'abbé.
Ces braves gens ne parviennent pas à comprendre que des hommes tels que vous et moi ne peuvent être soumis à la règle commune. Vois-tu, l'abbé, tu n'as pas su devenir évêque ou cardinal, tu es resté curé dans ton trou, tu ne peux pas te représenter ce qui se passe dans des têtes comme les nôtres.
JEAN, à l'abbé.
Ne vous scandalisez pas... Les personnalités qui.
par le seul fait de leur existence, honorent la société, ont quelques droits d'en prendre à leur aise avec elle. Le temps qu'ils emploient à se grandir n'est pas perdu pour le bien général.
L ABBE, ironique.
Comme celui qu'ils consacreraient à l'enterrement d'une mère...
Tu as la dent dure, pour un donneur d'eau bénite!...
l'abbé
Si je t'ai peiné, pardonne-moi !... Evidemment, avec mes idées de paysan, je ne suis pas à la hauteur !... Vous avez accompli de grandes choses et vous êtes satisfaits !... C'est si naturel !...
Laissons cela et parlons plutôt de maman... On n'a pas jugé à propos de m'envoyer des détails sur sa fin... A-t-elle souffert?...
l'abbé
Très peu... Elle est morte de vieillesse, sans maladie bien définie... Mais, pendant les dernières semaines, elle avait des hallucinations qui la bouleversaient... Elle croyait voir les personnes qu'elle avait connues dans sa jeunesse... Elle revivait les événements qui l'avaient frappée... Papa lui apparaissait souvent, presque toujours avec l'horrible blessure du coup de fusil de braconnier... Un ma-
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tin, comme j'achevais ma messe, on est venu m'appeler...Elle se plaignait d'être insultée par des gens qui assiégeaient le presbytère. J'ai couru près d'elle et l'ai trouvée folle de terreur. En m'apercevant, elle s'est écriée : « Paul, je t'en supplie, protège-moi contre cette foule... Entends-tu de quelle odieuse façon ces misérables me traitent?... » Du doigt elle me montrait notre silencieux petit jardin où sautillaient des merles... Sachant, par expérience, qu'il ne fallait pas la contredire, j'ai doucement répondu que la police était en train de disperser les envahisseurs... Un peu rassurée, elle a repris : « Tout à l'heure, une populace déguenillée a envahi le jardin. Elle traînait un homme vêtu de haillons et cloué sur une croix... Oui, crucifié comme Jésus, mais ce n'était pas Jésus !... J'ai très bien reconnu ce vagabond qui, l'année dernière, est venu nous demander la charité et que j'ai chassé parce qu'il sentait l'eau-de-vie... Et voilà qu'ils ont planté devant cette fenêtre la croix sur laquelle se débattait ce malheureux, et ils se sont mis à hurler que ma cruauté les condamnait à périr tous, les uns après les autres, dans les tortures. Le crucifié lui-même vomissait contre moi d'abominables accusations... Tiens, l'entends-tu encore?.. L'entends-tu? » En disant cela, elle m'échappait pour se précipiter à la fenêtre, d'où elle contemplait de nouveau l'infernale vision. C'en était trop pour ses forces!... Au moment où elle s'affaissait, je l'ai recueillie dans mes bras et portée sur son lit. Elle n'a plus repris connaissance. Une demi-heure après, son âme comparaissait devant Dieul
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ROBERT
Chère maman qui avait si bon cœurl.x^
l'abbé
Oui, presque pauvre, elle se privait pour faire la charité, et parce qu'un mendiant lui a vainement tendu la main, elle s'est infligé à elle-même une agonie de mauvais riche... En veillant la nuit auprès de son corps, j'ai longuement prié pour toi, Robert... Tu es de ceux qui prétendent que la charité est une insulte à la misère et que le malheureux, au lieu d'implorer, doit exiger... Il me semble que tu es en contradiction avec une loi divine. Chez les païens eux-mêmes, les suppliants étaient considérés comme les protégés et les représentants des dieux... J'ai demandé à Celui qui a dit : «Il y aura toujours des pauvres parmi vous », de t'éclairer...
ROBERT
Pourquoi m'éclairer, moi, plutôt que toi qui, en exagérant la chariti aux dépens de la justice, mets la terreur dans les consciences pures ?... Remarquele, je n'attaque pas... Je me défends... Je suis prêt à reconnaître qu'en un certain sens tu sauves des âmes, mais laisse-moi croire qu'à ma façon j'en sauve également... Là-dessus, au revoir!... Après un récit comme le tien, on a besoin de solitude. (Il lui serre la main.) Monsieur le comtc, mcrci de votre accueil... Mes respects à madame Boussard.
JEAN
Mes meilleurs souvenirs à votre femme et qu'elle