SA NAISSANCE
Elle a été conçue par un bel après-midi de septembre 1900, à l'ombre d'une forêt située au nordest de la ville de Metz, la forêt de Vigy. J'avais attaqué à plusieurs reprises une troupe de sangliers retranchés dans un impénétrable fourré, et mes roquets, assommés par la chaleur, ne se souciaient plus d'aborder l'ennemi. Aplatis dans la boue rafraîchissante des mares, ils restaient sourds à mes exhortations... Expédition ratée!... Avant de regagner mon logis de Gondreville, en grimpant une côte rôtie par le soleil, je me repose un instant auprès d'une fontaine qui coule intre deux gros hêtres et fuit à travers une clairière qu'encerclent
des halliers, repaires de bêtes noires. Autour de moi sont étendus trois ou quatre gardes, et, parmi eux, Roussel, vieux célibataire lunatique, mort fou quelques années après. Il ne vit que pour la chasse. Mais sa passion pour elle est malheureuse, car il est d'une maladresse rare, aggravée d'une guigne infernale. Pour le molester, les animaux les moins redoutables deviennent féroces : les chevreuils le poursuivent, les renards, les blaireaux, les martres le mordent, les chats le griffent et, dans ses rencontres avec les sangliers, il est plus souvent culbuté que culbutant. Au moral il n'est guère mieux partagé, car il est atteint d'une manie raisonnante qui lui rend indigeste l'absorption des idées vers lesquelles une autre passion malheureuse l'attire. Grâce à ce mélange de stupidité et de fantaisie, sa conversation abonde en traits originaux. Lui arrive-t-il de manquer un sanglier de taille médiocre, il se console en disant : « Laissez-le courir, l'argent lui pousse sur le dos I » Cela signifie que dans un an il pèsera le double, et que le marchand de gibier le paiera en conséquence. Au retour d'un voyage qu'il a fait à Paris, je lui demande ce qui l'a le plus émerveillé : « Une femme I... jamais je n'avais rencontré une aussi belle femme I » « Dans quel endroit de Paris l'avez- vous aperçue ? » « Je l'ai vue à son travail ! » J'ai eu beau renouveler ma question sous les formes les plus insidieuses, il a invariablement répondu : « A son travail I » Quel était ce travail? Je crains de l'avoir deviné. Je demande encore : « Après cette femme, quelle est la chose de Paris qui vous a le plus frappé ? »
Réponse : « Les ponts ! Oh ! que de ponts ! que de ponts! » J'ai placé cette réplique dans la bouche de Totilo que j'ai d'ailleurs formé à l'image de Roussel. Vous connaissez à présent mon vieux garde dont l'imagination mal équilibrée admet sans contrôle les visions les plus saugrenues. Je me fais parfois un malin plaisir d'évoquer en sa présence des images falotes pour observer l'œillade clignotante et furtive de singe interloqué qu'il m'adresse à la dérobée. Et justement, voilà que, dans le désœuvrement de notre journée perdue, je lui envoie une sotte plaisanterie. Lui montrant les buissons ténébreux qui nous entourent, je m'écrie : — «Quel dommage, Roussel, que nous ne soyons pas venus au monde deux mille ans plus tôt!... Il y avait alors dans ce bois des filles sauvages... Quelle consolation ce serait en ce moment, pour moi, d'en voir sortir une de ce fourré, de sauter sur elle, de... » Ce que Roussel a pensé de ce souhait ridicule, je ne l'ai jamais su, car, en même temps que je parlais, une voix intérieure s'exclamait : — « Oh ! le beau sujet de pièce ! Ta fille sauvage, fais-la prisonnière, entreprends son éducation, conduis-la jusqu'à l'état de civilisation relative qui est le tien, elle sera un symbole vivant de l'humanité ! » Et plantant là mes compagnons, je m'en vais, combinant la capture d'une sauvagesse dans un piège à ours par un Menelik quelconque, le don de cette brute fait à un explorateur français, son transfert en Europe, si bien qu'au bout d'une heure, je rentrais à la maison, portant dans ma tête le plan du premier acte tel qu'il existe encore.
204 LA FILLE SAUVÀGS
Mais Paventure ainsi présentée appelait immédiatement une foule de réflexions. Pascal a écrit ceci : « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme, qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. »
Ce « même homme », chacun de nous l'est plus ou moins. Dans mon existence se trouve condensée non seulement celle de mon espèce et mais encore celle des espèces qui, pendant des milliers d'années, ont préparé la mienne, s'il est vrai, comme l'affirment les transformistes, que le corps du nouveau-né a présenté pendant le cours de sa vie fœtale les principales formes que nos ancêtres animaux ont successivement revêtues avant d'aboutir à celle d'Adam. Il est, en tout cas, certain que, du jour de sa naissance à celui de sa mort, le vieillard a parcouru les grandes étapes de l'humanité.
Oui, mais tous les vieillards ne l'ont pas fait avec la même amplitude, et mon intuition ne m'a pas trompé lorsque j'ai été instantanément séduit par l'idée de faire tenir en ma sauvagesse plus d'expérience humaine qu'en toute autre personne. Nous n'avons donc pas tous la même valeur représentative par rapport à notre espèce ? Non, certes I II est évident que le rustre illettré n'accompagne pas jusqu'au bout notre civilisation si fière de son savoir; par contre, l'enfant issu de parents cultivés rejoint son milieu par un raccourci qui lui épargne les rocailleux sentiers de la sauvagerie. Partir de très bas et s'élever très haut, passer du troupeau à l'élite, ce sera donc représenter un maximum d'évolution.
<' La suite des hommes qui subsiste toujours » est bien loin d'apprendre avec l'application constante que la phrase de Pascal implique. Il y a des moments où l'humanité, précisément lorsqu'elle vient de passer par une de ses phases les plus brillantes, semble s'effondrer et disparaître, puis lentement elle se relève, à la fois plus intelligente el moins avancée. Si, en adoptant l'idée de Pascal, elle doit être considérée comme un même homme, il faut que cet homme soit parfois très gravement malade, descende jusqu'au seuil de la mort, surmonte péniblement la crise, et alors, semblable à ces convalescents qui ont perdu l'usage de la parole, retourne à l'école des petits enfants, avant de reprendre son ascension vers le progrès. Quelle est la cause de ce mal mystérieux? Est-il inévitable?... Que de troublantes questions 1... D'habitude, lorsqu'un sujet me tente, je ne vois d'abord qu'une situation théâtrale et c'est en l'exploitant que je parviens plus tard aux conséquences intellectuelles. Pour la première fois un drame se présentait à moi comme un sphinx poseur d'énigmes. Je fus, ce soir-là, très occupé à les résoudre, quitte à n'y plus penser le lendemain.
J'avais bâti en un clin d'oeil le plan d'un premier acte et n'ai même pas eu la curiosité de m'occuper des actes suivants. L'automne, l'hiver ont passé, et la pièce entrevue était reléguée dans les oubliettes. Peut-être n'en serait-elle jamais sortie sans un incident qui, vers le mois de mai, appela de nouveau mon attention sur elle. Je gravissais une colline avec une toute petite fille appelée Marthe, laquelle
est aujourd'hui une grande Marthe, très calée en littérature. En 1901 une taupinière représentait le Mont Blanc pour elle, et je désespérais de la conduire au sommet de celle que nous escaladions, lorsque, tout à coup, un coucou s'avisa de chanter sur la hauteur. Aussitôt la figure qui pleurnichait se mit à sourire : — « Il est là-haut, le petit coucou!... Allons voir le petit coucou !... Ohl que ce sera joli!... » Et la gamine abandonnant ma main, court dans la direction du mystérieux appel. Moi, aussitôt, de penser qu'elle est une fidèle image de l'humanité échappant à l'esclavage de la matière pour se confier à de mystiques promesses, et voilà que le symbole de la fille sauvage vient brusquement s'associer à celui que m'offre la fillette. Comme ils se complètent mutuellement! J'en suis tout émerveillé. Les tisonneurs savent qu'il fciut deux bûches pour allumer un feu. Mes deux symboles ont le même pouvoir que les bûches. Entre eux je deviens tout feu tout flamme. En un instant ma résolution est prise. Une pièce nouvelle va naître et j'ai hâte de me mettre au travail. Lorsque nous sommes rentrés de cette promenade, Marthe était convaincue que le coucou s'était moqué de nous, et moi qu'il m'avait fait un cadeau magnifique. De nous deux, qui avait raison ?...
Sans perdre un instant, j'entreprenais de me documenter sur les sauvages. Ma passion pour la chasse, qui m'entraînait souvent dans des pays perdus, par exemple des sierras espagnoles peu visitées, m'avait familiarisé avec l'existence de populations très arriérées. Je passais en revue mes
souvenirs. Je dévorais de très anciens récits de voyages. Rapports de missionnaires, Annales de la Propagation de la foi, tout me renseignait. Deux ouvrages allemands, spécialement consacrés à la psychologie des sauvages, m'ont été d'un grand secours. Je regrette que ma mémoire ne me permette pas de les désigner d'une façon plus précise. Ma bibliothèque, restée en Alsace-Lorraine, n'est pas, au moment où j'écris ces lignes, à ma disposition.
J'ai écrit la Fille sauvage au château des Marmousets, charmante habitation, isolée dans la campagne, à la lisière du Bois Notre-Dame, près du village de La Queue-en-Brie. La pièce, commencée le 11 juin lOOl, a été terminée le 2Ci juillet suivant, à raison d'un acte par semaine. J'avais, suivant ma coutume, travaillé avec acharnement, sans trêve ni repos. La scène qui termine l'ancien troisième acte, devenu le second, m'a été suggérée d'une manière étrange. Une nuit j'ai rêvé que, debout devant un cercueil, j'adressais au cadavre qui s'y trouvait enfermé cette question dont mon état de sommeil excuse la naïveté : — « Reste-t-il de toi quelque chose de vivant?... » Aussitôt, de l'intérieur du cercueil, trois coups, frappés sur la paroi, me répondaient. A mon réveil je me suis rappelé ce rêve qui m'a fourni, grâce à un enchaînement de déductions très compliquées, les trois coups frappés sur la porte par sœur Monique, .'c ne connais pas d'autre exemple où l'inspiration me soit venue d'un songe.
Mon manuscrit à peine terminé, Antoine était IV li
invité à en entendre la lecture. Elle eut lieu aux Marmousets et me valut des compliments d'Antoine, qui était toujours pour mes essais un auditeur plein d'indulgence. Il fut convenu que la pièce serait jouée au Théâtre Antoine, dans le courant de l'hiver, et que le rôle de Marie serait offerte Suzanne Desprès. Seule, elle avait un talent d'assez vaste envergure pour évoluer avec aisance de la plus noire sauvagerie à l'extrême civilisation. Quelques jours après, je recevais la visite de ma future interprète, et, en guise de bienvenue, je lui lisais la Fille sauvage. Grand enthousiasme. L'œuvre, le rôle, tout la charmait. Une pièce symbolique lue en petit comité par l'auteiir qui ne peut s'em}>écher de dévoiler à ses amis les mystères de sa pensée, est un dangereux mirage. Les inteotious les moins indiquées de l'écrivain lui sont comptées comme éclairs de génie. Ses savants commentaires coupent court à toute hésitation. L'œuvre apparaît dans une auréole de clarté ! Vienne le grand public, et un brouillard épais recouvrira les splendeurs de la prestigieuse audition.
Au cours des répétitions, pendant que s'établis^ii la mise en scène du premier acte, une jeune femme, modèle de profession, tenait le rôle de Marie. La sauvagesse, au sortir de la fosse dans laquelle on la prend, est nue et ne prononce pas une parole. Il s'agit de la faire apparaître d'une façon décente malgré l'indigence du costume. Voici comment s'y prenait Antoine : à peine extraite du piège et jetée sur le sol aux pieds du roi, la captive était entourée par les assistants, curieux de l'examiner et formant
un groupe compact qui la masquait à peu près complètement. Le spectacle était d'une chasteté absolue, en même temps que d'une vraisemblance parfaite. Antoine avait résolu le problème avec son habileté coutumière. Assise dans la salle, à côté de nous, Desprès observait les attitudes du modèle et notait les modifications que son tempérament d'artiste lui suggérait. Antoine la laissait libre d'abandonner cette partie du rôle à la figurante qui servait à l'établir, mais elle repoussa énergiquement cette ofTre, disant, avec raison, que le devoir d'une interprète est de s'incarner sans réserve dans le personnage qu'on lui donne à représenter. Elle avait d'ailleurs d'excellents motifs pour ne pas redouter les modes les plus indiscrètes, ses aptitudes physiques étant à la hauteur de ses dons intellectuels, ce qui n'est pas faire un mince compliment à l'ensemble de sa personne.
Vers la fin des répétitions, Antoine déclara qu'il importait de donner au roi Abéliao une suite digne de lui, composée de vrais sauvages et non de types chétits racolés sur les boulevards extérieurs. Que faire pour découvrir à Paris de vrais sauvages?... — Courir au Jardin d'Acclimatation et s'informer si par hasard... — Vous n'y êtes pas ! Voici ce qu'imagina Antoine : il engagea tous les lutteurs que les music-halls purent fournir. — Au moins, disait-il, nous montrerons des gaillards à biceps et à mollets. En les apercevant, on se croira transporté au sein des forêts vierges... Affirmation plus spécieuse que juste, car le sauvage, mal nourri, peu travail- Leur et façonné par la chasse qui l'oblige à d'iater-
Sie LÀ FILLE SAVVAGH
minables randonnées exécutées d'un pas rapide, est bâti en cheval de course plutôt qu'en limonier massif. Il est étroit d'épaules et d'apparence grêle. Pendant qu'il recrutait son bataillon de lutteurs, Antoine eut une autre idée. Le second acte se passait dans le palais d'Abéliao et se terminait par un mcident fâcheux. Les femmes du harem surprenaient Marie en conversation criminelle avec l'orang-outang apprivoisé du roi. Comme ce» femmes avaient pour l^'étrangère une aversion et un dégoût profonds, elles annonçaient leur découverte par un infernal charivari. La nouvelle idée d'Antoine était celle-ci : — Des moukères, enfermées dans un harem du centre africai-n, doivent pousser des hurlements que des gosiers parisiens ne sauraient égaler. Il nous faut des sahariennes capables de remplir de leurs cris perçants l'infini du désert!... Alors, il profita de ce qu'il explorait les music-halls pour en ramener tout un lot de danseuses du ventre, lesquelles, malgré le préjugé qui les veut nées à Mont^iiartre, avaient vu le jour en Kabylie. Ce fut un beau vacarme!... En toute bonne foi, je crois que des Françaises peuvent gueuler aussi fort; plus fort, je les en défie. Cette collaboration me valut, pendant plusieurs années, de ne pas entrer dans un bastringue sans recevoir d'amicaux petits bonjours de personnes au teint bronzé, aux épais sourcils, au nombril glorieusement dévoilé. De leur côté, les lutteurs tinrent à cultiver ma connaissance, comme en témoigne la lettre que voici, leçue peu de temps après la première de la Fille sauvage :
Pari», 19 mars 1002.
« Monsieur, nous apprenons à l'instant que le petit personnel du Théâtre Antoine a reçu de votre générosité une gratification pour la part de collaboration prise dans la Fille sauvage.
« Confiants dans ce précédent et nous excusant de la liberté que nous prenons, nous venons, Monsieur, rappeler à votre bon souvenir les sauvages, modestes cent kilos, qui ont fait escorte d'honneur au roi Abéliao dans votre pièce. Humbles collaborateurs, il est vrai, mais tout aussi reconnaissants, ils vous prient d'agréer leurs respectueuses salutations. »
Suivaient dix ou douze signatures.
Ces mastodontes désireux d'être traités en peiii personnel, n'est-ce pas comique ?
Avant de raconter l'accueil fait à ma pièce, il est utile que j'en donne ici l'analj'se.
Nous sommes daxis une Afrique chimérique, au pays des Amapas, sur lequel règne le roi Abéliao, une sorte de Ménélik païen, grand guerrier et politique habile. La scène représente une clairière de forêt tropicale, au milieu de montagnes qui se perdent dans les nues. Arrive le prince Kigérik, accompagné de son précepteur Totiîo, courtisan rusé, instruit et au courant des choses d'Europe où il a séjourné. Le prince vient à la rencontre du roi, son père, qui, au retour d'une expédition victorieuse contre un roi voisin, rentre dans ses États.
Précîsément Abéliao apparaît dans toute sa gloire, entouré de guerriers, et ramenant un riche buhn. Son fils en a sa part. On lui accorde plusieurs princesses prisonnières et le vieux Totilo reçoit « pour se réchauffer à la tiédeur d'une jeune peau » la fîile du grand prêtre. La distribution des femmes terminée, on amène un Français, Paul Moncel, qui vivait à la cour du roi vaincu. Sa physionomie plaît au roi, qui lui pose quelques questions, l'invite à s'asseoir à ses côtés, puis la scène se poursuit comme naguère lorsqu'elle m'est apparue au bois de Vigy :
LE ROI
Qu'il fait bon!... II y a quelque chose de voluptueux dans l'air!.,. Quel dommage que l'immense troupeau des captives soit, depuis ce matin, aux portes de la ville I C'était le cas d'en faire venir quelques-unes. Gomme il serait charmant de les voir sortir du bois, nues et potelées, à petits pas timides, étouffés par l'épais gazon et s'arrêter, oh, pas longtemps I pour être désirées et choisies!
TOTILO
Autrefois, mais cela remonte à trois générations au moins, on prétend qu'il y avait par ici des tribus sauvages. Bien sûr que pour venir à la source, leurs filles sortaient souvent du bois, nues, souples et fermes, belles de la splendeur des fauves. Si Votre Majesté avait régné dans ce temps-là, son rêve de volupté courrait la chance d'être réalisé.
Un officier intervient alors pour déclarer qu'il
1. Ce passage modifié est devenu un calque encore plu* fidèle de t» •cène du bols de Vigy.
dste encore des sauvages réfugiés sur les pîcs à BU près inaccessibles qu'il indique au roi, lequel ï lève et le rejoint pour mieux voir. Au même istant un bûcheron sort de la forêt et lui crie de rendre garde. Il est sur le point de tomber dans ne fosse creusée pour prendre des ours. O sur- "ise ! Au fond de ce piège, au lieu d'ours, on aper- >it une sauvagesse. Avec peine, on la maîtrise, on ^n empare, elle est garrottée comme une bête roce et emmenée dans le palais du roi pour dever une des attractions du sérail.
Le second acte se passe dans le palais du roi. Les iptives, devenues les épouses du jeune prince et ipidement familiarisées avec leur nouvel état, se aignent amèrement à Kigérik du voisinage de la ■ute internée parmi elles. Ce n'est pas seulement mmonde saleté de cette créature qui les révolte, ais aussi son indomptable lascivité :
Quand elle a bien mangé et dormi, elle ne songe plus l'à ses mâles qu'elle a laissés là-haut. Elle appelle avec ;s cris rauques leurs brutales caresses, jusqu'à ce que ins ses prunelles de panthère inassouvie passent, des eurs de férocité qui épouvantent.
Une des femmes va jusqu'à accuser la sauvaîsse d'être, en ce moment même, enfermée dans kiosque, au bout du jardin, avec un homme, îgérik, qui a foi dans la discipline du sérail, n'en oit rien, mais enflammé par la description des deurs de la prisonnière, il ordonne de lui faire •endre un bain parfumé et de la lui amener. Surent le Roi, qui, après quelques mots échangés
avec son fils, fait introduire Paul. On entend alori un entretien pendant lequel Paul s'effoixe d'expliquer aux deux princes barbares les problèmes qui se posent aux civilisés. Il est interrompu par un charivari monstre qui part du kiosque où était Signalée la présence suspecte de la Fille sauvage. Plus de doute 1 Elle vient d'être surprise avec un homme !... Kigérik saute sur son fusil et court vers le lieu du scandale, résolu à punir de mort le profanateur du sérail. On entend une détonation. Il a tué l'orang-outang apprivoisé du roi 1 A présent il ne reste plus qu'à soumettre aux pires tortures sa complice, mais Paul intercède en sa faveur et obtient sa grâce, à condition qu'elle partira avec lui pour la France. De cet acte, qui n'existe plus, quelques détails sont à retenir. Ecoutez en quels termes, dès la première scène, une des femmes de Kigérik dépeint la sauvagesse à son seigneur et maître :
Kigérik rêve, enfoncé dans des coussins. Sitambili vient le trouver.
KIGÉUIK, choqué d'être réveillé avec un pareil sans-gène. J
Hé, qu'est-ce qu'il y a, Sitambili ?... Je ne t'ai pas fait appeler...
SITAMBILI
Kigérik, je viens au nom de toutes tes femmes pour obtenir un renseignement.
KIGÉBIS.
Parle.
SITAMBILI
Quel emploi destiucs-lu à celte créature qui n'a même
pas de nom, qui a été prise dans une trappe à ours, et dont lu nous imposes l'odieux contact ?
KI6ÉRIK., riant.
Ah ! Ah I... la drôle de question !... Eh bien, la Reine dps bois, comme l'appelle mon père, vivra chez moi au même titre que les gazelles lâchées dans le jardin, que les lions apprivoisés, et l'orang-outang du roi.
Les lions et l'orang-outang ont leurs cages, les gazelles, la pelouse du jardin ; pourquoi la mettre avec nous, cette guenon maudite?
K.IGÉR1K.
Avec qui la mettre ?
SITAMBILI
Avec les porcs, et encore souillerait-elle leur étable.
KIGÉRIK., riant.
Il est certain que, lorsqu'on l'a prise, elle ne m'a pas semblé d'une propreté très raffinée. Mais j'ai donné les ordres les plus précis. Est-ce que vos esclaves ne la savonnent pas exactement, tous les matins, des pieds à la tôle?
SITAMBILI
Si, les pauvres!... Elles ont la peau meurtrie d'égratignures, de coups de talons et de morsures... Il faut s'emparer d'elle par surprise, se mettre à quatre pour la tenir et tout supporter sans le lui rendre, puisque tu a? défendu de la brutaliser.
KIGiRIK.
Que des peaux d'esclaves soient plus ou moins marbrées, qu'est-ce que cela fait?... Puisqu'on la savonne, elle est propre.
31C LÀ FILLB SAUVAGE
BI'M.UBIL
Ah lu croîs cela !... Son voisinage est révoltant I... Ell« l'ait SCS ordures où elle se trouve, comme l'animal le plus dégradé...
K.IGÉRIK, excusant.
Il y a quatre jours qu'on l'a tirée dé la fosse aux ours. Elle n'est pas plus bête qu'un chien, et un chien se dresse à être propre dans les appartements.
SITAMBILI
Mais elle est dégoûtante en tout I... Chaque fois qu'elle va au jardin, elle revient avec d'étranges colliers qui se tordent, claquent, bavent, grésillent autour de son cou. Ce sont des chapelets de cris-cris, de blattes, de chenilles, de limaces, enfilés dans des crins de chevaux, avec une arête de poisson en guise d'aiguille. Alors elle s'accroupil dans un coin pour croquer un à un les grains vivants de sa parure et nous avons le plaisir d'entendre craquer sous sa dent les élytres des insectes et les coquilles des escargots.
KI6ÉRIK, rlanU
Oh la salel...
SITAMBILI
Et les petits oiseaux I... Et les souris, les serpents, les scorpions !... Il faut la voir, dans les bosquets du jardin, fureter après ces impures vermines. Hier, nous l'avons aperçue courant à perdre haleine, les yeux fixés sur le ciel. Nous ne savions à qui elle en avait. Elle suivait simplement un nuage de sauterelles qui est allé s'abattre an bout de la prairie... Ah ! quel festin !... Et, lorsqu'elle psI rentrée, sous son menton, quelle collerette de sautereiii^s qui lui envoyaient les ruades de leurs longues pattes jusque sur les joues !..
TORIQUE DE LÀ FILLE SÀUVAGS 2iT
KIGÉRIK
)n ne la nourrit donc pas ?
SITAMBILI
lie dévore des quantités effroyables de nourriture.. 3t la seule chose qu'elle semble apprécier... La seule l... 1, je me trompe... etc..
'lus loin venait un entretien entre Paul et le roi. dernier n'avait pas encore interrogé l'explorar et le faisait comparaître devant lui. Voici le )ut de leur conversation.
LE ROI
alut, Paul... Tu peux l'asseoir là... (Il Indique de la t^fe pile de coussins placée sur une natte en faee de lui. Totiîo reste mt entre Paul et le groupe formé par le roi et son fils.) Je Sais
I le temps ne t'a vis semblé long, Totilo m'a raconté
II t'a fait les honneurs de la ville.
PAUL
.u contraire, le temps m'a semblé long.
LE ROI
ih mais, je suis dosolél... J'espère, au moins, qu'on ne laissé manquer de rien?... Je t'ai envoyé des mets de table.
PAUL
l'est après Votre Majesté que je soupirais.
LB ROI, crojrant à une flatterie délicate, tourit grracîeusement,
oyons, tu as assisté à mon triomphe... Avant hier, idant que je passais la grande revue des troupes, je t'ai rçu caracolant au milieu de mou état-major. Hier, au
218 lA FILLE SAVVAGl\
temple, tu assistais, à deux pas de moi, à la cérémonii d'actions de grâces... Tu n'as été qu'un jour sans me voir
PAUL
Et quatre sans vous parler !... J'ai pourtant une quesliori très pressante à vous poser. I
LS ROI
Laquelle ?
PAUL
Suis-je prisonnier, oui ou non ?
LE ROI
Non, certes I
PAUL
Je prétends que si... Lorsqu'on retient quelqu'un pendant quatre jours sans vérifier s'il lui convient datlendre, il est prisonnier.
LE ROI
Quatre jours, la belle affaire I
PAUL
Une seconde, ce serait encore trop !... L'offense est dans le fait que ma volonté subit une entrave et non dans la durée de l'oppression.
LE ROI
Paul, je trouve un peu puéril le ton d« fierté avec lequel tu revendiques ta liberté. La révolte contre toute contrainte appartient à l'animal autant qu'à l'homme. Mou orang-outang proteste à sa façon, avec non moins de véhémence que toi, lorsqu'on l'enferme trop longtemps de suite.
Tu ne grandis pas beaucoup à mes yeux, en poussant l'horreur de l'oppression aussi loin que mon singe.
STORIQuk DB LA FILLE SAUVAGE 219
PAUL, souriant.
Votre Majesté ne voit pas qu'entre son singe, et, j'ajou- ■ai, entre la majorité de ses autres sujets et moi, c'est écisément la fierté que j'éprouve à être indépendant li creuse l'abîme. Je doute que le singe témoigne la même auvaise humeur pour un» minute volée & son libre ar- Lre, que pour un mois.
TOTILO
L'Europe entière tient dans cette pensée... Et pourtant i gouverne ces peuples-là I
LE ROI
Si cela s'appelle gouverner !.,. Enfin, Paul, je te déclare l'à partir de cet instant tu es absolument libre. Quels nt tes projets ?
PAUL
Prendre au plus tôt le chemin de la France.
LE ROI
Dès demain, je mettrai à ta disposition les moyens de yager... Allons, sommes-nous amis, maintenant?
PAUL, souriant.
Comîneat ne pas accepter la paix quand on vous a vu ire la guerre ?
LE ROI
Eh bien, prouve-moi ton amitié par une entière franlise... Au ton que tu as pris pour m'annoncer que tu ais un homme instruit, j'ai conclu que tu devais jouer 1 rôle important parmi tes compatriotes... Sous quelle rme mets-tu ton savoir au service de l'Étal?
220 LA PILLE SAUVAQ
PàUL
Je ne dépends pas de l'État, j'écris des livres. Sire, vo\ souriez avec un peu trop de mépris. On écrit chez noi n Litre chose que les balivernes dont Totilo a dû voi régaler à son retour d'Europe. Les auteurs choisissent i sujet de grand intérêt, passent des mois, des années à ( prendre une connaissance approfondie et c'est alors seul ment qu'ils se décident à écrire pour mettre leurs méc tatious au service de tout le monde. Voilà ma vie.
A la bonne heure I... Ainsi tu parcours le monde po satisfaire ta curiosité sur un sujet donné. Qu'est-ce qui préoccupe ?
PAOL
Les hommes.
LE ROI
Un marchand d'esclaves en dirait autant. Sois pi précis.
En 1901, encore sous l'impression du succès qi venait de remporter le Repas du lion, je ne rêva que pièces sociales. Ecoutez Paul aux prises av la tâche ingrate de mettre un roi barbare au coura de la question sociale :
LE ROI, riant.
Je suis un barbare!... On apprend tous les jours! ^îais, voyons, Paul, les renseignements si complets que as recueillis sur les sauvages, à quoi serviront-ils ?
PAUL
Quand ce ne serait qu'à rendre moins obscur le probUSi
le plus grave de noire ôpi^que, car la moindre erreur dans la façon de poser, peul entraîner la fin de notre civilisation. Votre Majesté n'a sans doute pas entendu
parler des anarchistes? (L« roi hoche la lète en sigrne de dénégation.) Les anarchistes sont des gens pleins de bonnes intentions qui ont fait une découverte, c'est que tout marche odieusement mal dans les sociétés humaines. La propriété, pour eux, c'est la spoliation du plus faible par le plus fort. La famille, sous des airs innocents, cache les pires malpropretés. L'armée tient école de débauches. Le clergé vit d'hypocrisie et de mensonge. La magistrature, indulgente au riche, pressure impitoyablement la douleur du pauvre. Pas de milieu : voleurs ou volés, bourreaux ou victimes ! Le remède?... Ah, mes gaillards ne sont pas ea peine ! Quand tout est pourri, on ne réforme pas, on supprime : plus de propriété ! plus de mariage I plus de religion, de police, de justice ni d'armée !... Peut-être les choses iront-elles mieux, lorsqu'elles marcheront au gré des caprices.
TOTILO
Quand j'étais petit, et que je me plaignais d'avoir la migraine, mon père offrait de me couper la tête. Vos anarchistes sont des guérisseurs de même force. Ils ignorent donc qu'il y a des malfaiteurs-nés, faisant le mal par plaisir et qu'on ne tient en respect qu'avec le pal et le gibet? Ceux-là vont s'en donner dans la nation sans lois, ni justice, ni police, ni aimée ! Des rêveries de ce calibre seraient tout au plus réalisables dans un monde où n'existeraient que d'honnêtes gens.
PAOL
Il n'y a que d'honnêtes gens au monde, répondent les anarchistes... L'homme est naturellement bon : c'est l'axiome en qui la société future a mis sou espoir.
222 LA FILLB SAUVAGE
A présent, tout s'explique... Embusqué sous les hulfes e! les tentes, tu tâches d'observer si les pauvres hères (pii vivent au sein de la nature sont bons. Je m'étonne qu'il t'ait fallu six ans pour constater qu'ils sont voleurs, meateura, lubriques et repoussants.
PAUL
Mais cela, tout le monde le sait... Les anarchistes ne le nient pas. Ils disent ; le sauvage n'est pas l'homme primitif. Ce sont précisément d'anciennes civilisations qui l'ont acheminé vers l'état lamentable où nous le voyons... C'est un dégénéré.
LE ROI
Singulière chose!... Notre religion soutient une doctrine tout à fait pareille. Vos anarchistes sont dans le vrai sur ce point. Se tromperaient-ils, d'ailleurs, comment les réfuter ? Tu auras beau chercher par monts et par vaux, tu ne rencontreras pas l'homme primitif.
PAUL, souriant.
Votre Majesté en est-elle bien sûre?
LK ROI
On l'a rencontré T
PAOt
Je pense que oui.
LE ROI
Vraiment rencontré?... Sur cette terre?
PAUL
Non pas dessus : dessous.
LE ROI
Comme ces coquillages qu'on met au jour dès qu'on retourne le sol?
PAUL
Justement. Avec les fossiles dont parle Votre Majesté on a découvert les restes de l'homme qui vivait il y a environ cinquante millions d'années. Eh bien, cet homme des premiers temps menait exactement la vie des sauvages actuels, se nourrissait du produit de sa chasse et tuait son gibier avec des flèches à pointes de pierre, encore plus grossièrement arrangées que ce javelot perdu par la Reine des bois au fond de la fosse où on l'a prise.
Bien ! Mais qu'est-ce qui prouve que ce sauvage fossile soit l'homme primitif ?
PAVL
S'il ne l'est pas, il lui est en tout cas supérieur. Avant l'homme qui travaillait la pierre n'a pu exister qu'un homme infiniment peu distinct de la brute, car, pas plus que l'aurochs auprès duquel il vivait, il n'a laissé trace de son industrie. A-ussi je tiens le sauvage pour un homme primitif, plutôt amélioré, et je fréquente les huttes, non pas pour voir si une problématique bonté s'y cache — à mes yeux, la question est résolue — mais pour analyser avec un soin extrême ce qui détermine le progrès.
Voici enfin l'épisode final du second acte, celui qui montrait Marie dérangée dans ses amours avec !e singe et motivait la bruyante intervention des aimées du Moulin-Rouge :
Un entend du côté du jardin un cri perçant, «nivi de rumeurs et d'appels de femmes.
IV lô
2i LA PILLE SAUVAGE
LE KOI
Eelnt... Quoi?... Est-ce qu'on égorge quelqu'un T
TOTILO
Déjà les femmes qui se battent I... (A Kigérik.) Prince, vous achevez à peine de cueillir les fleurs, gare aux
épines !... (Le bruit redouble. Ce sont, à présent, de longs ululemeati de femmes qui semblent narguer quelqu'un.)
K.IGÉRIK, se levant et allant an fond regarder dan* le jardia*
Ah ça, qu'est-ce qu'elles ont ?
LB ROI, curieux*
Eh bien?
KIGÉRTK.
Vos femmes, les miennes et toutes les esclaves font cercle autour du kiosque. La fille sauvage est debout sur la porte, l'air stupide et se laisse invectiver... (Tressaillant.) Mais il y a quelqu'un derrière elle 1... Moïkasémi avait bien deviné I... Mon père', vous vous figuriez que vos femmes étaient en sûreté... Venez voir à quoi servent les patrouilles qui circulent le long des murs et des remparts, les fossés, les grilles, les herses garnies de piquants... Venez voir!...
IiB ROI, !• rejoignant, les traits contractés par la fureur.
Cours avec ton fusil... Les femmes pourraient le lai'^er
échapper... (Kigérik d'un bond est au râtelier d'armes, y prend un fusil et se précipite au dehors. Le roi lui crie au passage :) Blesse-le seulement!... Réserve-le pour la torture!... (Le roi reste postA
à l'entrée du jardin suivant des yeux Kigérik devenu invisible pour le spectateur. Quelques secondes se passent, et le roi se met à rire de bon cœur.) Ah,délicieuxl... (Un coup de feu retentit et le roi cessant de rire, «joute d'un ton mi-triate« mi-raillenr :) Le foul... Il a tué moi
singe !...
TOTILO, moqueur, à Paul.
Elle est, non pas une corruption, mais un germe ! (Paul
■Durit sans répoodre.)
LE ROI, criant i Kigérik.
Non!... Pas elle!... Tu as le temps!... Je l'ai à peine
Vlli' !... (Nouveau concert d'imprécations et de huées, au milieu desquelles se distinguent des cris de rage qui tout i coup cessent.)
PAUL
Elle se tait... Est-ce qu'on l'a étranglée?
LE ROI, souriant.
Il n'y avait pas moyen de l'approcher... Très adroitement les femmes lui ont jeté sur la tête un drap immense et l'ont roulée dedans. Maintenant, on l'emporte comme un paquet de linge sale.
KIGÉRIK., revenant.
J'ai dit aux esclaves de l'enfermer dans la cage de votre orang-outang, vous pourrez l'y contempler à l'aise. Quand vous l'aurez assez vue, on l'attachera sur la grande termitière qui est en dehors de la clôture du jardin. Nous ferons élever une estrade sur le mur, de manière que nos femmes aient le spectacle de ses grimaces pendant que les fourmis la grignoteront jusqu'à la moelle. Ce sera d'un bon exemple.
PAUL
Pauvre créature!... Vous la teniez séquestrée depuis quatre jours : elle n'était pas habituée à un célibat aussi prolongé. Pardonnez-lui !
LE ROI
Bien parlé!... Une histoire comme celle-là doit se terminer par le rire. Unissons cette fille à notre ami Paul...
S26 LA FILLE SÀIVAGB
Ce sera un couple vraiment remarquable. Appareiller l'extrême civilisation avec la plus noire sauvagerie, cela ne se voit pas tous les jours.
Sire, je vous prends au mot... Vous m'avez autorisé à partir demain... J'emmènerai cette créature...