‹ Théâtre completChapitre 93 sur 190 · KI6ÉR · texte numérisé non relu

KI6ÉR

Oui, pour lui rendre la liberté en traversant la montagne.

LE ROI, â Paul qui l'écoute arec un visible ennui.

Ton escorte aura ordre de la massacrer si tu la mets en liberté. (Riant.) Quel air désappointé !... Si tu ne veux pas d'elle, dis-le... Les fourmis s'en chargeront.

PAUL, faisant contre fortune bon cœur.

Vous me l'avez donnée, je la garde.

TOTILO, montrant Paul.

Il a voyagé six ans pour apprendre si le sauvage va vers la mort ou vers la vie... Eh bien, Votre Majesté lui offre un cadeau qui vaut tout le voyage... un œuf à faire couver... Éclatera-t-il sous la poule avec une horrible puanteur?... En sorlira-t-il un poulet?

LE ROI, «ouriant.

Hélas, nous ne le saurons jamais 1...

Nous sommes au troisième acte. A peine débarqué en France, Paul, ne sachant comment se débarrasser de la turbulente sauvagesse. Ta confiée à sa sœur, en religion Mère Amélie, supérieure d'un

couvent où l'on s'occupe d'éducations difficiles, réclamant une patience à toute épreuve. Au bout de deux ans, Paul vient se rendre compte des progrès obtenus. Ils sont merveilleux. Marie s'est assagie grâce aux sentiments de piété que l'on a réussi à lui inspirer. Pourtant, laissée seule avec Paul, elle est prise d'un accès de frénésie sexuelle et se précipite sur lui. Il a fort à faire pour se délivrer de ses obsessions, lorsque trois coups sont frappés à une porte, derrière Marie. La porte est celle de la chapelle, les trois coups constituent un signal convenu entre Mère Amélie et une autre religieuse. Ignorant ce détail, Marie croit à une admonestation céleste. Subitement rappelée à la raison et bouleversée par une contrition sans bornes, elle se précipite vers l'autel pour demander pardon à Dieu. L'apparence d'un miracle l'a sauvée.

Le quatrième acte se passe à Paris, dans le cabinet de travail de Paul. Sa sœur. Mère Amélie, sortie de son couvent pour lui amener Marie, lui explique les motifs de sa détermination. La jeune femme, persuadée qu'elle a été honorée d'une attention particulière de la Providence, s'est lancée dans la haute dévotion et veut se consacrer à Dieu. Cela contrarie le projet de Paul et de Mère Amélie qui la destinent à épouser Kigérik et prétendent, grâce à ce mariage, placer le royaume des Amaras sous le protectorat de la France. Pour étouffer la vocation religieuse de Marie, le meilleur moyen n'estil pas de Ja confier à Paul ? Ce dernier approuve et se fait fort de la ramener au monde, non pas eu quelques mois, mais en quelques instants. En effet,

2â)i LA VILLE SAUVAGE

laissé seul avec elle, il engage la conversation en ces termes :

De notre dernière entrevue j'ai gardé un beau souvenir; celui d'une jeune femme prosternée devant Dieu et tenant tei'rassée sous elle la brute que nous avons à vaincre... Rappelle-loi cela, et ne tremble pas... Donne-moi la main... Tu es la bienvenue chez moi. (Marie se penche

humblement et lui baise longuement la main.) AUonS, sllonS, du

calmai... Es-tu rassurée, maintenant?

MARIE, avec élao.

Oui.

PAUL

Alors, laisse-moi te parler en ami. On vient de me ra. conter qu'il te prend fantaisie d'être religieuse. Gela n'a pas le sens commun.

MARIE, avec résolutloa Je me ferai carmélite.

PAUL, souriant.

Bien. J'ai toujours bonne idée des gens qui règlent d'avance l'emploi de leur temps... Mais quelle raison as-tu de penser que pour correspondre aux desseins de la Providence, c'est précisément carmélite que tu dois être?

MARIE

Dieu a frappé à une porte que mes yeux s'obstinaient à ne pas voir et aussitôt je me suis sentie délivrée du démon. Je me suis traînée jusqu'au pied de l'autel, et j'y étais à peine qu'une idée m'est venue : me faire carmélite. Je n'avais entendu ce nom-là qu'une fois, pendant un sermon. J'avais cherché à me le rappeler... pas moyen!... et voilà qu'au milieu de mes battements de cœur, de mes

larmes, de ma honte, il apparaît dans ma tête en feu... Plusieurs fois je répète : je me ferai carmélite... et c'est a lors comme une rosée fraîche qui me tombe sur le front... plus de larmes, plus de hoate 1... J'ai envie de chanter... c'est la joie du paradis, et cela n'a plus cessé depuis... Vous voyez bien... Est-ce que je puis hésiter ?... (Un •ilesca.)

Ma petite, le miracle a simplement consisté en ceci : Sœur Monique était en adoration devant le saint Saci-ement. L'heure de sa classe ayant sonné, elle a frappé à la porte pour avertir Mère Amélie de venir la remplacer. Ce signal avait été convenu entre elles deux en ma présence.

MARIE, réfléchiisant.

Vous êtes allé ouvrir la porte de la chapelle et il n'y avait personne. Or, pendant l'adoration perpétuelle, toujours il doit y avoir quelqu'un devant le saint Sacrement. Sœur Monique venait de partir se croyant remplacé*. Sûrement vous dites vrai.

Je t'en donne ma parole d'honneur. (Marie, le* y«ux étino»-

lanta de colère, dégrafe son corsage et met à nu son cou sur lequel on aperçoit une croix et des médailles suspendues à une chainette d'or. D'une brusque saccade, elle casse la chaînette, jette à terre médaillM •t cr«ix qu'elle piétine avec rage.)

MAJIIK

Menteuses !... Menteuses !... J'écrase I...

PAUL, se précipite et la tepouM*.

Marie ! ... (Il rmoasse les objets brisés. Marie cherche à les reprendre avec dee —U de fureur.)

IIARIB

Ma croix!... Je veux!...

Non, tu ne l'auras pas!... Est-ce permis!... Te voilà

reculée de trois ans !... (Vaincue, Marie s'appuie le front sur 1« dossier d'un fauteuil et sanglote. Après l'avoir considérée un instant,

Paul dit :) Que t'ont lait ces pauvres objets? Que t'a fait la religion que tu poursuis en eux ? Est-ce elle qui a faussement ciié au miracle? C'est moi' et je m'empresse de tout avouer pour que tu n'ailles pas, sans vocation, languir au fond d'un cloître. Enfin, je suis le coupable ! S'il te faut

une victime, frappe là-dessus... (En souriant, il présente son épaule.)

MARIE, avec un sourire triste.

Je me conduisais comme une bête, vous m'avez chassée avec un épouvantail, comme les bêtes 1... (Elle s'aperçoit que

son cou est nu et agrafe son vêtement.) PAUL

Je t'ai envoyée rejoindre la noblesse de ton âme parue en avant-garde et qui t'attendait au fond de la chapelle...

Il est interrompu par l'arrivée de Totilo, lequel est ravi de retrouver Paul, et manifeste une joyeuse surprise en apprenant que la charmante personne qu'on lui présente n'est autre que la sauvagesse à la capture de laquelle il a autrefois assisté. Il vient précisément de la part de Kigérik s'informer de ce qu'elle est devenue, et voici ce qu'il explique :

Kigérik, maître absolu, jamais contrarié dans son vouloir... Toi seule l'as contrarié : une heure avant l'accident du singe il avait donné ordre de lui amener la fille sauvage... Même ordre marche encore.

Bref, Kigérik jette le mouchoir à Marie par-des-

SUS les mers, ce qui est d'une jolie force. Les pâles civilisés se contentent de jeter leur bonnet par-dessus les moulins.

Paul répond que Marie se rendra à l'appel de Kigérik, à condition que ce dernier s'engage à la traiter en reine et lui garantisse une autorité dont elle se servira pour convertir ses sujets au christianisme et les civiliser en même temps. Cela permet à Paul de montrer par l'exemple de Marie, comment s'y prend la religion pour transformer une àme. Développant sa pensée, il décrit le travail de Sisyphe auquel depuis le commencement des siècles se livre l'humanité, travail qui consiste à gravir la pente escarpée du progrès grâce à un idéal divin, qu'infailliblement la raison finit par désavouer et c'est alors la décadence... La pénible ascension est à recommencer avec une foi nouvelle. Totilo reste insensible à ce genre d'arguments, mais Paul prononce le nom de Ménélik et décrit en ces termes ce qui se passe dans son royaume :

Voilà un peuple barbare soumis depuis des siècles à une culture chrétienne; le jour où les civilisés ont pu le visiter facilement, il s'est mis à étonner l'univers par ses prouesses et la rapidité de ses progrès.

Totilo répond :

Ce que tu dis de Ménélik est une meilleure preuve que tes longs discours... Dès mon retour à Enderta, je vais, avec acharnement, apprendre à Kigérik que la fille sauvage est la perle de l'Europe... Quoiqu'il désire beaucoup, il désirera encore davantage!...

Et les deux amis se quittent sur l'engagement

2âi LA FILLE SAUVAGE

que prend Totilo de préparer l'adhésion de Kigérîk au programme ambitieux de Paul. L'acte se termine par cette courte scène entre Paul et Marie :

Lorsque Paul revient après avoir reconduit Tolilo, il trouve l'appartement vide.

PAUL, regardant autour de lui, étonné- Partie ! (Trois coups secs retentissent à la porte par laquelle est •ortie Marie.) Hein 1... Qlioi ?... (Il v* ouvrir. Marie est devant lui.)

MARIE

Un miracle I

PAUL, mécontent.

Voyons, Marie, quelle plaisanterie !

MARIE

Un miracle! Je vous présente une femme, dévote il y a une heure, qui ne croit plus en Dieu ! (Riant aux éclats.) C'est le cas de le dire : « Pour rien au monde je n'écrirais une ligne qui diminuerait la foi dans une &ms simple ^. »

PAOL

Marie, ton attitude me déplaît souverainement... Il y a des adieux qu'on ne dit pas en riant.

MARIE

Mais si on va vers quelque chose de meilleur T

PAUL

Tu n'es pas en état de comprendre ni comment ni pourquoi c'est meilleur.

MARIE

Pensez-vous que Kigérik me fera venir T

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