‹ Théâtre completChapitre 96 sur 190 · Suit l'analyse de la pièce · texte numérisé non relu

Suit l'analyse de la pièce

étaient bien incapables bon nombre de ceux qui pondaient le matin un jugement sans appel sur l'œuvre de la veille avec la caquetante précipitation de la poule qui dépose l'œuf du jour dans le tablier de la fermière. Heureux de trouver dans leur incompréhension un prétexte à ne pas discuter, ils m'écrasaient sous des formules dédaigneuses et définitives. Plus malins étaient ceux qui, par un mot spirituel, se dispensaient d'avoir une opinion. Sur le boulevard on me louait ironiquement d'être le fondateur d'une nouvelle école : le singeolisme. C'était drôle et j'étais le premier à en rire. Cependant quelques esprits plus avertis avaient, à l'exemple de Sarcey, découvert le symbole et prenaient la peine de s'en occuper. Il faut bien l'avouer, je n'y gagnais pas grand'chose. Les croyants me taxaient d'athéisme pour avoir constaté qu'à la longue toute religion se heurte à une incrédulité générale. Cependant j'avais dit dans une interview :

« Ce que j'ai voulu faire dans la Fille sauvage^ « c'est une synthèse de l'humanité, synthèse au « point de vue historique et philosophique.

« Je prends mon héroïne à l'état sauvage, je la « conduis, dans les âges de foi, au milieu de la pé- « riode mystique, lui faisant ressentir l'effet bien- « faisant et civilisateur de la religion. Elle traverse « la période de rationalisme qui, dans les sociétés, « suit les âges de foi.

« Et je la montre enfin, aboutissant à l'anarchie « morale, ce qui ne l'empêche pas d'avoir beaucoup « de puissance intellectuelle et matérielle, phéno- « mène qu'on peut observer un peu partout de nos

« jours. Ma fille sauvage réussira-t-elle à franchir « ce point difficile, à échapper à cette anarchie « morale ?

« C'est une question à laquelle je ne saurais ré- « pondre.

« J'indique simplement une situation et je m'ar- « rête là où l'histoire s'arrête en réalité. »

Il est difficile de trouver dans les lignes qui précèdent une déclaration d'athéisme.

Si les croyants n'étaient pas satisfaits, le parti opposé m'en voulait également. Il ne me pardonnait pas d'avoir vu dans la question religieuse le grand problème de l'humanité. On m'opposait les arguments les plus inattendus, lorsqu'on affirmait, par exemple, que les civilisations grecque et rom.aine n'avaient pas d'idéal religieux, ce qui est une énormité au point de vue historique, et une hérésie philosophique. Si le christianisme a pu jeter en quelques années de profondes racines en Grèce et en Italie, c'est qu'il s'implantait dans un sol enrichi par des siècles de culture religieuse. Une foi nouvelle, de si haute portée morale, n'éclate pas comme un météore illuminant les consciences d'une clarté soudaine; elle est un progrès et non un accident. Platon s'élevait à la conception sublime d'un Dieu unique parce que ses ancêtres s'étaient prosternés devant des dieux multiples. Et le seul fait que je viens d'écrire la phrase précédente montre à quel point j'étais loin de vouloir prouver qu'il faut, suivant la formule consacrée, une religion pour le peuple, alors que l'élite n'en a que faire. L'élite, précisément parce qu'elle se laisse guider par la

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raison, éprouve le besoin d'agir en connaissance de cause, et lutte contre une détresse morale intense lorsque, en dépit de toute logique matérialiste, elle est poussée à se sacrifier.

Voilà ce que j'aurais pu répondre, mais je m'en gardais bien. Mes pièces ne soutiennent pas de thèses. Elles notent le retentissement de certaines idées dans la conscience humaine. C'est par la clarté d'une psychologie minutieusement exacte et non par des plaidoiries qu'elles doivent se défendre. Or, ia Fille sauvage , remplie d'obscurités, était mal armée pour lutter contre les résistances du public et c'est pourquoi elle ne tarda pas à quitter l'affiche. Cependant, à des signes infaillibles, je pouvais reconnaître qu'elle avait produit une impression profonde. Jamais aucune de mes pièces ne m'a valu une telle avalanche de lettres enthousiastes. Après quelques semaines, alors qu'on avait eu le temps de se familiariser avec l'étrangeté du sujet, la critique elle-même se faisait moins acerbe, parfois presque bienveillante. Puis les années passèrent, les articles où l'on parlait de moi se mirent à citer au premier rang de mes drames, entre le Repas du lion, et la Nouvelle Idole cette pauvre Fille autrefois tant vilipendée. J'apprenais qu'à l'étranger les professeurs de littérature en parlaient à leurs élèves sans se voiler la face; certains signalaient en elle mon meilleur ouvrage.

La guerre éclate et une pluie de sang s'abat sur l'Europe. En quelques mois, l'honneur, la liberté, le respect du droit, la défense du faible, toute pitié, toute justice, sont balayés par la tourmente. Sous

mille formes l'esclavage antique est rétabli. Sarcey, s'il était encore de ce monde, comprendrait enfin en quoi consiste l'anarchie morale. A défaut du vieil oncle, d'autres, en voyant la civilisation s'engloutir dans une boue sanglante se souviennent de la Fille sauvage et lui accordent au moins d'avoir su lire dans l'avenir. Du coup, la pièce rebondit dans l'estime de mes contemporains. Elle est souvent citée. On la loue d'avoir été prophétique. L'idée me vient alors qu'il y a peut-être tout de même en elle un peu de ce qui fait durer les œuvres littéraires, puisqu'elle a survécu aux injures, aux dédains et à l'abandon. Pourquoi ne pas essayer de dégager d'une gangue informe ce qui la préserve de l'oubli ? Ces réflexions m'ont décidé à consacrer l'été de 1916 à la Fille sauvage, en prenant comme brouillon la pièce écrite en 1901.

Mes erreurs m'avaient été signalées avec tant de complaisance qu'il m'était impossible de les ignorer. Dès la répétition générale, le public s'était empressé de souligner une des plus importantes, en saluant d'un énorme « Ah ! ! î » d'ironique satisfaction les premiers mots prononcés par Marie à la fin du troisième acte. Ce Ah ! signifiait : « Cher auteur, se vanter de faire tenir en trois heures de spectacle la vie entière de l'humanité, et ne lui permettre de s'exprimer qu'au bout d'une heure et demie, c'est se moquer du monde! » Comme il avait raison, le public, à cela près que je ne me moquais pas 1 La première chose à faire était donc d'amputer le second acte. L'extrême facilité avec laquelle je l'ai remplacé par quelques lignes ajoutées à la fin du

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premier acte, prouve à quel point il était inutile. Mont but, en l'écriA'ant, avait été de mettre en opposition avec la mentalité des primitifs, celle des barbares qui déjà nous séduisent par la vivacité et la poésie de leurs sentiments. Je ne m'apercevais pas que ma tâche consistait précisément à faire éclater en Marie les progrès que je m'attardais à étaler chez les sujets d'Abéliao. De cet acte je n'ai conservé, pour le reporter au premier acte, que le commencement de la conversation entre le roi et Paul qui explique le but de ses explorations. Dans ma version nouvelle, Paul n'est plus qu'un naturaliste récoltant des fossiles. Il ne poursuit plus l'entreprise chimérique de découvrir pourquoi les sauvages marquent le pas sur la route du progrès, mais il s'efTopce d'ajouter à sa collection des échantillons capables d'établir de manière indiscutable que l'homme a eu pour ancêtres d'humbles animaux. Je ramène ainsi la vie de l'humanité dans le champ de l'histoire naturelle, sa place légitime.

Je me suis ensuite efforcé de rendre sans cesse présente à l'esprit du public la pensée que Marie et l'humanité ne font qu'un. Si cela n'éclate pas à tous les regards, l'assistance n'apercevra dans ma pièce que l'éducation d'une malpropre moricaude et se demandera à quoi bon montrer Paul avec Marie alors que Robinson et son fidèle Vendredi semblaient avoir épuisé le sujet. Si, au contraire, je persuade aux spectateurs que Marie parle et agit en leur nom, je n'ai plus à craindre l'indifférence, mais alors surgissent d'autres dangers que l'on me permettra de signaler.

Et d'abord celui-ci : Dès qu'on est parvenu à lui faire accepter un symbole, le public ne veut plus en démordre. Il exige que les paroles les plus insignifiantes, les gestes les plus instinctifs, trahissent des intentions profondes. Le personnage représentatif prend-il uu rhume ou simplement une pastille de menthe dans une bonbonnière, rhume et pastille doivent avoir un sens ésotérique. Les femmes surtout, que la réserve imposée à leur sexe prédispose à la dissimulation, attribuent à l'écrivain les intentions les plus singulières, et pendant qu'elles aperçoivent ce qu'il n'a jamais rêvé, sont aveugles devant les plus éclatantes évocations. Un personnage a beau être symbolique, il faut cependant, pour qu'il vive, lui accorder une certaine autonomie, et s'il lui arrive d'éternuer, qu'on le dispense de dire pourquoi. Il est bon d'ajouter que si sa psychologie est d'une vérité intense, ses actes les moins calculés prendront une signification juste sans que l'auteur se soit inquiété de la leur donner.

Un autre danger s'est manifesté dès la répétition générale de la Fille sauvage et il se traduisait par l'attitude offensée du public. Rien n'était plus curieux à observer que les regards de sincère condoléance qui s'échangeaient entre spectateurs parfaitement étrangers les uns aux autres. Ces mines signifiaient que le symbole finissant tout de même par transparaître, le public civilisé éprouvait en présence de la sauvagesse le sentiment de honte que le parvenu n'arrive pas à réprimer quand il rencontre un parent pauvre. Qu'une danseuse, lançant son pied à la hauteur de ses yeux, s'épanouisse

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dans un bouillonnement soyeux de jupes, l'orchestre charmé applaudira. Mais qu'aux élégantes habillées rue de la Paix, apparaisse la grand'mère nue et crottée... Fi, l'horreur 1 Les jeux d'Adam et d'Eve au milieu d'un parc luxuriant prêtaient aux origines de notre espèce uji air aristocratique fort seyant. Le serpent, bête héraldique, ne gâtait rien. Mais la fosse commune dont le piégeur retirait hier un ours, aujourd'hui la sordide aïeule, quelle afifreuse vision 1... Et allez donc expliquer à une humanité parvenue que partir de très bas pour s'élever à de sublimes destinées est infiniment glorieux I J'aurai beau faire, voilà un péril auquel ma pièce n'échappera jamais. Gaffeuse elle a été, elle restera gaffeuse I...

Pendant que l'on représentait la Fille sauvage, j'avais fait à mon œuvre différentes objections que je vais résumer.

Lorsque Marie apprend que les trois coups frap-pés à la porte, l'ont été par sœur Monique et qu'elle a été surprise par un faux miracle, elle cesse, en un instant, de croire en Dieu et, prise d'un accès de fureur impie, elle arrache de son cou sa croix et ses médailles, les jette à terre, et les piétine en criant î « J'écrase 1... » La scène ainsi menée ne traduit la réalité que d'une façon tout à fait sommaire. Rien n'est plus difficile que de détacher l'humanité de ses croyances et mille désillusions analogues à celle de Marie ébranleront à peine une foi bien enracinée. Quand Voltaire, auquel j'ai emprunté son mot, s'écrie : « Écrasons l'infâme ! » il est le porte-voix des incrédules de plusieurs siècles

et sa paiole résume des invectives indéfiniment contenues. J'ai essayé de rendre sensible l'évolution antireligieuse de Marie et de lui fournir des motifs de ne plus croire moins puérils qu'une simple désillusion. Marie aura, elle aussi, son accès de révolte contre « le divin mirage », mais ce sera pour donner libre cours à des colères rentrées depuis des années.

Avant d'aborder une dernière et plus grave objection, je veux dire pourquoi, dans ma version définitive, aucun acte ne se passe plus à Bayreuth. Si mes personnages ont déserté cette ville, ce n'est pas pour des raisons sentimentales, mais parce que j'ai jugé que l'Université de Paris offrirait à Marie des occupations plus fécondes en conséquences, que celle d'aller au delà du Rhin se pâmer devant la Tétralogie. J'ai d'ailleurs été fort aise que la logique de mon sujet m'ait mis à même d'accomplir un acte de justice en retirant à l'Allemagne le brevet de suprême civilisation que j'avais l'air de lui donner en y envoyant Marie compléter son éducation artistique.

Cela posé, revenons à ma dernière objection. Au cours de l'acte qui se passe à Bayreuth, Paul, obéissant aux impulsions d'un patriotisme que ne possède pas la jeune étrangère, ordonne à celle-ci de retourner au pays des Amaras. Mise en demeure de s'éloigner de l'homme qu'elle aime et de renoncer aux jouissances de la vie civilisée, Marie souffre cruellement. Elle se résigne cependant à partir et accepte un avenir de douleur. Pourquoi? On ne sait. Paul, qui ne croit pas en Dieu, ne lui apporte

aucune raison de se sacrifier. On ne se dévoue guère pour plaire à quelqu'un, surtout lorsqu'on aime ce quelqu'un et qu'il vous expédie à l'autre bout du monde. L'abnégation de Marie paraît invraisemblable et reste inexpliquée. Elle se sépare donc de Paul, ce qui signifie qu'à un moment donné, l'humanité moyenne, distancée par son élite, ne se laisse plus diriger par elle. Quelles sont les causes de ce divorce ? La seule volonté de Paul qui personnifie l'élite alors que Marie représente l'humanité moyenne. Eh bien, non 1 Paul n'a pas pu vouloir cela. Certes, l'élite aura toujours une tendance à fuir le contact de l'humanité inférieure, ma pièce le montre assez lorsque la Fille sauvage s'efforce d'imposer à Paul sa grossière tendresse. Mais si l'élite évite la promiscuité, elle recherche au contraire l'autorité. La vérité, c'est qu'il y a conflit entre l'égoïsme de l'élite et celui de la foule. Cette dernière se soumettra aussi longtemps que l'élite lui semblera déléguée par la Providence. C'est ce qui a lieu aux âges de foi. Plus tard les foules ironiques assisteront au spectacle des penseurs donnant de la tête, comme des oiseaux affolés, contre les barreaux de la cage aux idées, cage, hélas 1 bien étroite, et dans laquelle le plus imperceptible coup d'aile envoie le prisonnier du déisme à l'athéisme, du matérialisme au spiritualisme. Or, le peuple n'admet que la certitude et à ses yeux la souplesse d'un esprit en masque l'indigence. C'est donc à l'heure précise où la moyenne, sevrée du divin, aurait le plus besoin de trouver ici-bas des maîtres respectés, qu'elle dépouille les héros de leur près-

tige et ne voit plus en eux que d'adroits artisans spécialistes. Au dilettantisme intellectuel des grands, correspond l'anarchie morale des petits.

Telles sont les constatations qui, dans la Fille sauvage, auraient dû ressortir du divorce de Paul et de Marie. Mais j'avais pris le parti, oh ! sans la moindre intention d'escamotage I de tuer Paul avant le dernier acte. De toutes les causes de divorce, la mort est la meilleure, car elle coupe court à toute discussion. Inutile d'ajouter que Paul aura désormais la vie sauve et qu'on saura pourquoi Marie échappe à son influence.

Des réflexions que je viens d'exposer est sortie une pièce nouvelle. Je ne me dissimule pas que si on la jouait devant Sarcey, il ne la mettrait guère au-dessus de l'ancienne, car il ne goûterait qu'à demi les méticuleuses préparations psychologiques et il blâmerait la lenteur avec laquelle l'humanité, éclairée par son élite, se débarrasse de sa foi. Il dirait aussi que les conclusions, trop pessimistes, font que le spectateur emporte du théâtre une impression fâcheuse. Il observerait, pour me consoler sans doute, que les trop vastes sujets, étant inépuisables, ménagent aux écrivains les pires déceptions. Bref, il me logerait encore, et je serais bien sot de lui en vouloir 1 à la même enseigne que Platon et Renan. Il me semble pourtant qu'une pièce conçue en pleine bataille contre les sangliers, et au milieu de halliers tout grouillants de bêtes noires, si elle ne peut prétendre à l'auguste sérénité et à la transparente profondeur des dialogues de Platon et de Renan, doit avoir des qualités que ne recher-

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chent pas les grands génies de la métaphysique. J'espère donc que, sans différer notablement du dialogue philosophique, mon œuvre est cependant plus imprégnée de réalité, plus secouée de passions, et qu'elle est en état d'affronter la scène.

Roussel, mon garde timbré, avait coutume d'exprimer son admiration pour mon talent de chasseur, dédaigneux de la plume, mais redoutable aux gros mammifères, par cette phrase originale : — « Monsieur de Curel n'a pas son pareil pour le poil I » Eh bien, si dans la poitrine de ma sauvagesse ont palpité, ne fût-ce qu'un instant, le flux et le reflux du mouvant esprit de l'humanité, j'aurai, grâce à la capture d'un gibier, très rare au bois de Vigy, quelque peu mérité le compliment du vieux fou.

François de Curel.

Clermont-Ferrand, 12 juin 1918,

I^ièce en cinq actes, représentée à Paris, au Théâtre Antoine le Î7 février 1902.

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