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SA CARRIÈRE

La carrière théâtr-aîe de la Fille savrage n'a pas été brillante : une quinzaine de représentations et pas de reprises. Cependant la répétition générale et la première ne soulevèrent pas d'orages. Les spectateurs, déroutés, ne réagissaient pas. Les deux premiers actes, malgré la magnificence des décors et l'ingéniosité de la mise en scène, produisirent peu d'eiiet. La présence des cent kilos et des aimées. qui devait transporter le public en pleine forêt vierge, le ramenaient, par le plus court chemin, au Moulin-Rouge, endroit défavorable aux spéculations philosophiques. Mais cette imperfection de mise en scène n'était rien à côté de mes propres erreurs. Dieu sait si je pouvais les ignorer I Le lendemain de la première, la presse me les signalait sur tous les tons. J'ai retrouvé quelques articles. On me perm.ettra de citer celui du Temps. Sarcey n'était pas mon ami. Il m'accusait d'entraîner le théâtre dans une voie dangereuse: mais il connaissait trop les difficultés du métier pour ne pas appiécier l'audace de mes entreprises. Chaque fois que j'ai

HISTORIQUE DE LA FILLE SAUVAGE 23î

triomphé, il a frappé sur moi comme un Turc: chaque fois qu'il m'a vu en péril, il m'a tendu une main secourable. L'auteur de la Fille sauvage se trouvait en mauvaise posture, et voici en quels termes Sarcey venait à mon secours, sans toutefois manquer au devoir de me blâmer :

Est-il possible de faire tenir toute l'histoire morale de l'humanité dans les limites d'une pièce de théâtre, même étendue à six actes ? M. François de Curel l'a cru. Avec la Fille sauvage qu'il nous donnait cette semaine au Théâtre Antoine, il prétendait tenir cette gageure effrayante. 11 !'• perdue, avec beaucoup de talent, mais bien perdue.

Ce qu'il eût fallu avant tout dans un tableau de ce genre, c'eût été la simplicité et la clarté, des traits larges et simples, un raccourci vigoureux dominé par une idée nette. Au lieu de cela, beaucoup de complication et d'obscurité, une touche menue, du délayage, et, comme thèse, un arlequin de systèmes philosophiques et scientifiques.

Puis, l'action est tout le temps symbolique ; il n'y a pas un détail concret dans la pièce qui ne tende à expliquer une idée abstraite. Or, s'il est déjà malaisé de traduire une théorie partielie sous la forme dramatique, en revêtir une explication générale de la civilisation est un véritable défi aux ressources du théâtre.

Enfin, ce discours sur l'histoire imiverselle est écrit dans une langue plus oratoire que scénique, chargée de tirades et de phrases trop écrites, de longues conférences semées de traits brillants qui détonnent et ne passent pas la rampe.

En voulex-TOus un exemple ?

Le raisonneur de la pièce, porte-paroles de l'auteur, expose un programme d'éducation, et dit :

« Nous commencerons par un beau voyage à travers

rEurope. En parcourant l'Italie, berceau de nos croyances et de nos arts, devant les chefs-d'œuvre de Rome chrétienne épanouis sur les augustes vestiges de Rome païenne- Marie comprendra que si les nations périssent, les grandes acquisitions de leurs génies restent les matériaux éternels des sociétés futures. L'Allemagne industrielle et guerrière lui fera goûter l'esprit d'ordre, la solidité mentale, le progrès par la calme persévérance. En abordant l'Angleterre, elle admirera sans l'envier l'implacable commerçante qui consentirait à engloutir sous les mers l'Europe intelligente, pour que reviennent plus vite ses navires chargés d'or. Et, au retour, elle sera prête à chénr la France, dont je ne lui montrerai pas la phtisie glorieuse cachée sous un fard brillant. »

Un professeur ou un député de grand talent emploierait ce style dans une leçon de Sorbonne ou un discours sur le budget des Affaires étrangères, il ravirait son auditoire. Vous n'imaginez pas notre élonnemeut, lorsque nous avons entendu les morceaux de ce genre s'égrener dès les premières scènes.

Ils étaient dits par Antoine qui ne nous a pas habitués à entendre sortir de sa bouche ces perles et ces fleurs.

La Fille sauvage a donc été écoutée avec le respect que mérite et obtiendra toujours une œuvre de M. de Curel, mais l'erreur nous a paru complète. Elle ne diminue pas du tout l'auteur de l'Envers d'une sainte et du Repas du lion; elle atteste la plus haute pensée et la plus noble idée de l'art; elle dénote même, en plusieurs scènes, l'instinct général et la maîtrise supérieure du dramaturge. Mais pour être une pièce de théâtre, c'est-à-dire une œuvre qui s'impose à l'intérêt d'une salle et lui donne pendant quelques heures l'illusion de la vie — d'une vie concentrée et intense, mais possible — vraiment non ! Cette usccession de conférences peut se rattacher dignement 8UX Dialogues de Platon ou de Renan, mais elle coavient

moins à la scène qu'au cabinet, et à l'audition qu'à la

lecture *.

Et la toile tombe (sur le dernier acte).

Je ne comprends plus. II paraît que M. de Gurel a voulu montrer, par l'angoisse et la détresse morale de Marie, comme par sa cruauté finale, l'état de doute et d'anarchie où se trouve à cette heure l'humanité, qui a perdu la foi, ne compte plus sur la raison et s'agite en des accès de fureur stérile. Il se peut, mais je n'avais pas vu cela et nombre d'autres n'avaient pas été plus heureux que moi.

Ainsi la Fille sauvage, pièce symbolique, atteint si peu son but qui est de faire comprendre une théorie par une action, que ses meilleures parties sont celles où le symbole disparaît, les moins bonnes, celles où il s'accuse et que, finalement, le sens symbolique échappe tout à fait. C'est donc une erreur, mais qui ne compromet pas plus la pièce symbolique, genre supérieur, que le talent de M. de Gurel, écrivain de premier ordie. Ce puissant esprit et ce vigoureux dramaturge s'est trompé, uniquement pour avoir voulu faire tenir une théorie trop vaste dans un sujet trop étroit, un sujet qui offrait le double inconvénient d'être à la fois serré et diffus. On l'a plaisanté en lui disant que son explorateur et sa négresse, dans leur course à travers le monde, auraient fourni plutôt une pièce à spectacle et à musique. C'est possible ! Mais il y a plus de pensée et d'art dans vingt lignes de ce drame, qui ne tient pas la scène, que dans tous les tableaux d'un Tour du monde en quatre-vingts jour& joué des centaines de fois.

Cet article résume admirablement les reproches qui pleuvaient sur ma tête. Il fait mieux que les résumer, il a le mérite de les exprimer, ce dont

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