ACTE III
Vous avez confirmé ce que je présumais.
— ^Mais, vous qui Tavez vu , quand vous siégiez ensemble.
Dites-moi, je vous prie, à quoi Marat ressemble.
BARBAROCX.
Vous préserve le ciel de Tobserver de près !
Mais vous devineriez son âme par ses traits.
— Un visage livide et crispé par la fièvre , Le sarcasme fixé dans un coin de la lèvre ,
Des yeux clairs et perçants , mais blessés par le jour,
Un cercle maladif qui creuse leur contour,
Un regard effronté qui provoque et défie
L'horreur des gens de bien , dont il se glorifie ,
Le pas brusque et coupé du pâle scélérat.
Tel on se peint le meurtre , — et tel on voit Marat.
CHARLOTTE
Que fait-il? où vit-il? et de quelle manière?
BARBAROUX
Tantôt il cherche l'ombre , et tantôt la lumière , Selon qu'il faut combattre, ou qu'il faut égorger, Présent pour le massacre , absent pour le danger.
— Dans les jours hasardeux où paraissent les braves, Lui , tremblant , effaré , se cache dans les caves.
Les caves d'un boucher et celles d'un couvent Pendant des mois entiers l'ont enterré vivant. Là, seul avec lui-même, aux lueurs d'une lampe, Devant l'encre homicide où sa plume se trempe, N'ayant d'air que celui qui vient d'un soupirail , Dix-huit heures , penché sur son affreux travail ,
270 CHARLOTTE GORDAY.
Il entasse au hasard les visions qu'enfante
Dans son cerveau fiévreux cette veille échauffante ,
— Puis, un journal paraît, qu'on lit en frémissant. Qui sort de dessous terre , et demande du sang.
Poursuivez ; je vous prête une oreille attentive.
Cet étrange récit m'effraye et me captive.
Il semble que j'entends ces contes d'autrefois
Qui , pendant les longs soirs , font peur aux villageois.
BARBAROUX
Mais , le combat fini , c'est alors qu'il se montre ;
— C'est l'heure de la proie. — Alors, si l'on rencontre * Un homme , les bras nus , le bonnet rouge au front , Sabres et pistolets pendus au ceinturon ,
Si cet homme applaudit , pendant que l'on égorge
Les malheureux vaincus dont la prison regorge ,
S'il excite au travail les assassins lassés ,
Qui laissaient choir enfin leurs couteaux émoussés ,
Si , tous les prisonniers hachés membre par membre ,
Il serre dans ses bras les héros de septembre ,
C'est Marat. — Quand le peuple , à qui manque le pain ,
Écoute aveuglément les conseils de la faim ,
Celui qui , dégradant les misères publiques ,
Pousse la multitude à piller les boutiques ,
Celui qui veut montrer, comme un épouvantail ,
Quelques marchands de blé pendus à leur portail ,
C'est Marat. — Quelquefois la tribune est souillée
Par un homme en casquette , en veste débraillée ,
Qui se croise les bras, et, d'un air outrageux ,