ACTE III
— J'ai parlé franchement, et vous connais assez Pour croire que je parle ainsi que vous pensez.
BARBÂROUX.
Non pas , certe î — Autrefois j'eus cette âme naïve.
Ma vie, et les frayeurs de ma mère craintive,
Mes biens , mon petit champ par mon père transmis ,
Mes études , mes goûts, et mes livres amis ,
J'ai tout sacrifié , sans bruit , sans plainte aucune ,
Avec enthousiasme , à la cause commune.
Oh ! j'aimais mon pays d'un amour inconnu.
De ce plein dévoûment quel fruit m'est revenu ?
Comment m'a-t-on su gré d'un travail sans relâche,
De l'ardeur de bien faire apportée à ma tâche ?
Calomnié , proscrit , je suis un traître , moi ,
Républicain si pur et de si bonne foi I
Les Pitt et les Cobourg m'ont inscrit sur leur liste I
Moi qui fis le dix août , je suis un royaliste ! ^
— Qu'un autre désormais à ce peuple insensé Prodigue un dévoûment ainsi récompensé !
Chercher des citoyens dans ces faux patriotes , Plus tyrans mille fois que les pires despotes , Dans ces républicains qui se croient tout permis , Et ne permettent rien pourtant qu'à leurs amis ,
Qui font peur pour convaincre , et , par un jeu farouche,
Parlent de liberté , la menace à la bouche ;
Enseigner ses devoirs , en loyal précepteur,
A ce peuple crédule au plus grossier flatteur,
Rebelle aux vérités , attentif aux oracles
Du premier charlatan qui promet des miracles ,
Envers ses bienfaiteurs stupidement ingrat ,
278 CHARLOTTE GORDAY.
Et qui blasphème Dieu pour adorer Marat ,
— C'est bien la plus absurde et plus folle pensée Dont jamais tête humaine ait été traversée !
— Celui qui veut jouer un rôle dans l'État , Que par tous les moyens il tende au résultat; Que sachant à propos applaudir ou se taire , Il soit souple d'esprit sous un visage austère ; Qu'il flatte tour à tour ou le peuple ou les rois ; L'homme né pour l'intrigue, est né pour les emplois. Mais le sévère honneur, mais la franchise auguste, La fidélité rare , et l'amitié robuste ,
L'inflexible équité , la haine des méchants , Ces antiques vertus n'habitent que les champs. Pour moi , je ne veux plus qu'une affection douce , Égide impénétrable où tout affront s'émousse , Un petit coin de terre , arrangé par mes mains , Mes travaux d'autrefois , et l'oubli des humains.
G^ÂRLOTTE.
Eh bien 1 moi, Barbaroux, mes vœux seraient tout autres.
— Si je pouvais agir comme vous et les vôtres , Dieu tout-puissant, dirais-je, accorde-moi l'honneur D'offrir à mon pays ma vie et mon bonheur;
Plus orgueilleux encore est l'espoir qui me flatte ; Permets que je les offre à la patrie ingrate. Pour que mon dévoûment , payé par des mépris. Se suffise à lui-même , et trouve en soi son prix.
— Hélas ! que deviendra la malheureuse France Si les méchants , eux seuls , ont la persévérance ! Et contre leurs fureurs quel rempart aurons-nous , Si tous les gens de bien raisonnent comme vous?