ACTE m
BARBAHOUX.
Moi , je n*ai que trop vu ces effroyable»- scènes ; J'ai vécu trop longtemps au milieu de ces haines. Héritiers des progrès et non pas des douleurs , Nos fils applaudiront au fruit de nos malheurs ; Mais nous avons besoin pour pardonner aux hommes , Nous , témoins des forfaits , d'oublier où nous sommes.
Ah ! le tranquille aspect d'un vallon où descend , Après un jour d'été , l'ombre du soir croissant , Et là , parmi les prés et les herbes fauchées Qu'entasse le râteau des faneuses penchées , Une jeune inconnue , un livre dans la main , A qui des voyageurs demandent leur chemin , Charlotte, voilà le souvenir que j'aime, Et j'en veux savourer la douceur en moi-ménae , Inattentif au bruit d'une foule sans mœurs , Folle dans ses amour£(7 folle dans ses clameurs.
CHARLOTTE
Eh quoi 1 c'est quand il faut redoubler d'énergie , Que Barbaroux soupire une molle élégie I
BARBAROUX
Mais votre cœur, tout pleiu de sa fière vertu , D'un plus doux sentiment n'a-t-il jamais battu? Ah! s'il en est ainsi, soyez deux fois infâmes , Guerres qui ravagez le cœur des jeunes femmes ! — Quoi ! n'écoutez-vous donc que leur écho maudit? Le silence des soirs ne vous a-t-il rien dit , ^t la sérénité des nuits mélancoliques
Vous fait-elle songer aux querelles publiques? Daus l'infini des cieux ne poursuivez-vous pas Quelque rêve étranger au destin des États , Un rêve qui sied bien à toute jeune fille : La joie intérieure au sein de la famille , L'appui d'un protecteur qu'il est doux de nommer, Et le bonheur enfin d'être aimée et d'aimer?
CHARLOTTE
Oh ! si ; j'ai fait souvent les rêves que vous dites ;
J'en ai souvent peuplé l'espace sans limites.
Je suis femme , et n'ai pas cet orgueil mensonger
Qu'aux penchants féminins mon cœur soit étranger.
Pour les affections le ciel nous a fait naître ,
Moi, comme une autre femme, — et plus encor peut-être.
— Mais nous ne vivons pas dans un temps régulier
Qui permette à chacun son vœu particulier ;
Le monde est en suspens , et la crise où nous sommes
Appelle le concours des femmes et des hommes ;
C'est un crime pour eux de rester à l'écart ;
C'est un crime pour nous d'arrêter leur regard ,
Et d'amortir, au sein des langueurs amoureuses ,
L'ardeur, due au pays , des âmes généreuses.
Pour moi , mon pays seul a droit de m'enflammer ;
J'ai concentré sur luf ma puissance d'aimer,
Et , dévouée à tous , je donne à ma patrie
Le lieu qu'aurait un seul dans mon idolâtrie.
Enfin , je m'en suis fait une si forte loi ,
Que si l'amour était plus qu'un rêve pour moi ,
Que si j'aimais quelqu'un, Barbaroux , — ni lui-même,
Ni personne que moi ne saurait que je l'aime.