ACTE IL
La grandeur du danger tendit rame en haleine*, Et nourrissait ainsi la fierté sous la gène ; Le guerrier respirait dans le sujet soumis.
— Mais Rome a triomphé de tous ses ennemis , Et, ne combattant plus pour sauver ses murailles , N'a plus la même ardeur à gagner des batailles. Cette sécurité , dans laquelle on s'endort , Rend les esprit trop mous , et le pouvoir trop fort. Depuis qu'il ne sert plus la défense commune , Le sceptre n'a servi que sa propre fortune ; Affranchi du péril de nos rivaux anciens , H s'essaie à présent contre les citoyens.
Son audace s'accroit du peu de résistfince ; Rome , trop tôt sauvée , a perdu sa constance , Et , façonnée aux lois , n'a même plus au cœur D'un peuple impolicé la sauvage vigueur.
Partout, dans nos maisons, nos repas , nos costumes, S'étalent la mollesse et l'oubli des coutumes. Le manteau militaire est trop lourd pour nos bras ; . • La ceinture elle-même est presque un embarras ; . La pierre des palais succède aux murs de terre Qui des rudes aïeux fermaient la chambre austère. Toute force s'énerve en ce relâchement , £t , de notre déclin signe plus alarmant !
Cette vertu qui fuit longtemps après les autres , La pudeur de la femme a péri chez les nôtres. Enfin Rome se meurt, si , par un brusque elfort, Une crise ne vient l'arracher à la mort.
— Pour la régénérer et lui redonner l'âme, De son orgueil éteint pour rallumer la flamme , Pour qu'elle sente en soi florir sa puberté
Il n'est qu'un seul moyen , — et c'est ia liberté. Cette seconde ardeur remplaçant la première , Rome redeviendra tout énergique et fière.
Elle eût été chétive , esclave de ses rois ; Libre , elle soumettra l'Italie à ses lois.
VALÈRE
Donc tu prétends qu'ici règne la multitude ?
BRUTE
Non y non ; ce nous serait une autre servitude.
Le peuple turbulent , qui suit sa passion ,
Est une proie acquise à chaque faction.
Celui qui sait le mieux flatter l'aveugle masse ,
Entraîne son suffrage , et gouverne à sa place ;
Et les ambitions , mises en mouvement ,
Ne produisent que trouble et que déchirement.
Laissons les sénateurs exercer leur tutelle ;
A nos patriciens laissons leur clientèle.
Il convient d'élever, par-dessus tous les fronts ,
Des hommes que leur rang désigne pour patrons ,
Afin qu'en de tels choix le bas peuple consulte
Cet indice éclatant plutôt que le tumulte.
Conservons , en un mot , ce qui fut autrefois.
Je ne veux rien changer à Rome que les rois.
VALÈRE
Poursuis.
BRUTE
J'ai visité le pays des Hellènes, Fréquenté ceux de Delphe , et de Sparte et d'Athènes,