ACTE I
Qu'on laissa , seul des siens , par une pitié feinte ,
Dérober au licteur ses jours humiliés ,
Afin qu'il amusât les princes ennuyés ,
Et que , de ses aïeux absous par sa démence,
Il révélât Tarquin capable de clémence?
— On dit que le lion , qui s'abreuve de sang ,
Quand il trouve en chemin un cadavre gisant,
Après avoir flairé , d'une avide narine ,
S'il ne reste plus d'âme au fond de la poitrine ,
Repousse avec dédain le corps inanimé ,
Et , réservant pour mieux son courroux affamé ,
Cherche ailleurs unç proie , où sa dent assouvie
Sous l'ardente douleur fasse frémir la vie ,
Et déchire une chair dont le tressaillement
Prouve qu'elle a senti chaque déchirement.
Tarquin , le roi superbe , est le lion ; — de sorte
Qu'étant lui le lion , je suis la bête morte ,
Et que Tarquin-lion , quand il m'eut bien tourné
Ne trouvant nulle part une âme , a pardonné.
Il a , par Jupiter ! d'autres gibiers, à suivre.
Je ne vaux pas la mort , c'est pourquoi je peux vivre.
Tuer Brute serait faire tort à Sextus ,
Qui , sur moi décochant ses traits les plus pointus ,
Me tient à ses côtés , comme un but en réserve ,
Pour s'exercer l'esprit quand il se croit pn verve.
Junius !
BRUTE
Qui donc ! moi , Lucrèce , un Junius ?
Un parent du feu roi Servius TuUius !
Un pur patricien ! un sénateur de Rome 1 Un homme illustre , moi , qui ne suis pas un homme I Chacun insulte ici Brute ; mais sous l'affront , Si j'étais Junius , courberais-je le front ?
Brute baise la main du bourreau de son père ; ' Mais Junius saurait ce qu'il aurait à faire. Il eût , par Romulus le divin fondateur !
Il eût été victime ou sacrificateur.
Si j'étais Junius ! Junius , pour tout dire,
Eût fait trembler de peur ceux que Brute fait rire.
— Vous le voyez donc bien , Lucrèce , il ne faut plus Déshonorer en moi le nom Junius.
Brute , voilà mon nom. Il faut m'appeler Brute ,
La brute que chacun injurie et rebute.
C'est encor me hausser même , et je suis plus bas ;
La brute a sa compagne , et moi , je n'en ai pas.
Sextus m'a dérobé cette dernière joie.
Celle qui fut ma femme , il en a fait sa proie ;
Et vous l'avez pu voir tantôt insolemment
Fouetter l'époux avec les lauriers de l'amant.
Grâce à Sextus , la honte , ardente à ma poursuite ,
A su me relancer jusqu'au fond de mon gîte ,
Et , debout sur mon seuil , ou dedans , ou dehors ,
M'attend lorsque je rentre , et me suit quand je sors.
— C'est bien ! et le mari s'accorde avec la femme , L'un étant ridicule , et l'autre étant infâme ,
La sottise donnant la main à l'impudeur, Et l'homme sans idée à la femme sans cœur.
— N'est-ce pas très-plaisant , et peut-on trouver pire ?