‹ Théâtre completChapitre 103 sur 146 · A M. ROUVIÈRE · texte numérisé non relu

A M. ROUVIÈRE

C'est à vous, monsieur, que je dédie l'ouvrage dramatique dont vous avez bien voulu vous faire l'interprète principal. C'est à vous que je dois l'accueil chaleureux et sympathique que le public a bien voulu faire à un personnage tout idéal en apparence, et très-réel selon moi, surtout depuis que j'ai l'honneur de vous connaître. J'avais senti ce personnage vivre dans mon cœur et dans ma pensée ; je l'avais fait simple et bon, vous l'avez fait grand et poétique ; vous lui avez prêté des accents d'un lyrisme puissant et d'une suavité exquise, une physionomie que les poètes et les peintres ont comparée avec raison aux types saisissants et touchants des plus belles légendes d'Hoffmann, enfin un enthousiasme sorti du cœur encore plus que de l'art, qui se communique comme une flamme à toutes les âmes élevées.

Trois des plus grands artistes de notre temps, MM. Frederick Lemaître, Bocage et Bouffé, ont eu ce rôle dans les mains. Des circonstances indépendantes de leur volonté et de la mienne les ont empêchés de le remplir. Après eux, j'eusse désespéré de trouver un type assez puissant et assez original pour rendre éclatant le type si simplement indiqué par moi, si je ne vous eusse vu jouer Hamlet. Je me dis, ce jour-là, tout naïvement, que qui peut le plus peut le moins, et que comprendre et traduire ainsi Shahspeare, c'est avoir en soi le feu sacré qui donne la vie à toutes choses, aux humbles

(•n'allons du senlimcnl comme aux sublimes œuvres du gënie. J'ai dès lors osé présenler au public une pièce d'une extrême simplicité, avec la confiance que sa sincérité extrême serait accifeillie, grâce au rayonnement de votre foi et au magnétisme de votre conviction. J'ai eu foi moi-même en mou œuvre, sans m'abuser sur son importance, mais en me disant que le romanesque d'une donnée dé ce genre, personsonnifié en vous, paraîtrait aussi naturel qu'il me le paraissait à moi-même.

Le. pul)lic semble donc, cette ibis, m'avoir entièrement pardonné l'ingénuité, peut-être un peu surannée, qui me porte à croire que les bonnes natures et les généreuses actions ne sont pa^ des fantaisies insupportables. Je vous en suis bien reconnaissant, monsieur; car une seule critique m'a aiïligé, dans ma vie d'artiste : c'est celle qui me reprochait de rêver des personnages trop aimants, trop dévoués, trop vertueux^ c'était le mot qui frappait mes oreilles consternées. Et, quand je l'avais entendu, je revenais, me demandant si j'étais le bon et l'absurde don Quichotte, incapable de voir la vie réelle, et condamné à caresser tout seul des illusions trop douces pour être vraies.

J'avais, je vous assure, une sorte d'elïroi de moi-même, comme ce pauvre Favilla, dont vous peignez si bien les angoisses secrètes quand il dit par votre bouche : Qu'a donc Marianne? Est-ce elle, est ce moi... qui déraisonne?

Et vous le savez par vous-même, monsieur, dans celle incertitude-là, ce n'est pas l'orgueil de l'artiste qui souffre, c'est sa croyance, c'est sa meilleure aspiration qui se révolte contre le doule. S'entendre dire que le sentiment de l'idéal est une lubie, c'est vraiment cruel pour ceux qtii sentent l'amitié, l'abnégation et le dâsintércssemenl naturels et possibles. Eh quoi ! ces choses ne sont-elles pas plus naturelles et plus possibles que leurs contraires? Le mal n'cst-il pas la chose surprenante, quand on pense que l'homme est très-intelligent, (jue la vertu le rend très-houreux, f[ue la perversité est toujours le résultat d'un calcul et quelquefois d'un

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grand travail auquel on se condamne pour conquérir des soucis infinis ? Oui, certainement, le mal est un fruit très-amer et que l'on ne cueille pas sans beaucoup de peine : aussi fautil beaucoup de science pour l'expliquer et beaucoup d'art pour le peindre. J'avoue que cet art me manque et que ma paresse ne le cherche pas beaucoup. Mais en quoi ma recherche et mon goût, qui me poussent vers les délices du bon, seraient-ils incommodes et blessants sur la scène?

Voilà ce que je me demandais, et ce qui ne m'a pourtant pas empêché de persévérer ; car les gens sont incorrigibles quand ils rencontrent, comme cela m'est arrivé plusieurs fois, d'admirables caractères et d'admirables amitiés qui leur font oublier en un jour des années de douleurs et des montagnes de déceptions.

Nous serions tous heureux, si nous étions plus justes et plus confiants dans notre appréciation des êtres excellents qui se rencontrent sur la terre. Je ne suis pas optimiste au point de dire qu'ils sont très-nombreux ; mais, si leur rareté fait leur excellence, pourquoi serions-nous ingrats envers le ciel qui nous prête un peu de sa lumière pour les voir et les comprendre ? Un juste pèse plus dans la balance divine que mille insensés épris de la chimère du mal. Le juste seul voit clair : donc, lui seul compte pour quelque chose, lui seul existe, lui seul est l'être réel et vrai; et, si la raison admet ceci, si le cœur le sent, pourquoi donc serait-il défendu à l'art de le montrer ?

C'est par une profonde adhésion intérieure à cette logique si claire du sentiment que vous êtes, monsieur, un artiste si entraînant quand vous faites vibrer les cordes de l'enthousiasme. C'est que vous abordez alors une sphère de vérité où tous les tristes et pénibles raisonnements sur le positif s'écroulent et s'effacent comme de vrais rêves; c'est que vous entrez dans cette vision du vrai que l'on appelle illusion romanesque, faute do réfléchir à la facilité qu'on a de le voir et à la nécessité charmante qu'on subit de l'aimer aussitôt qu'on l'a vu.

Remercions ensemble les excellents artistes qui nous ont secondés avec tant de zèle et d'affection dans l'étude de ce petit roman de théâtre : d'abord, puisque nous parlons des caractères prétendus romanesques, et, selon moi, les seuls logiques en ce monde, madame Laurent, cette femme de cœur et de génie, qui est, dans la vie réelle comme dans la fiction scénique, l'idéal de l'honnête femme et de la tendre mère ; puis, en procédant par l'importance de leurs rôles dans la pièce, la touchante et naïve Bérengère, qui n'a besoin que d'être elle-même pour rendre la grâce , la candeur et le charme de la jeunesse; M.M. Fournieret Métrème, un débutant plein d'avenir et un jeune homme déjà rompu aux habiletés de la scène; enfui, M. Fleuret, un pur et vrai talent, qui, par amitié pour moi, a bien voulu réciter admirablement quelques mots de moi, et prêter sa noble figure et sa belle parole à un vieux serviteur aimé pour ses vertus.

Tout à côté de vous et de madame Laurent, vous voulez, n'est-ce pas? que je place Barré, ce comique si naïf et si fin, à qui je dois aussi le succès de la représentation ; car, en permettant à Keller d'être amoureux de Marianne et d'oser le lui dire, je ne me dissimulais pas ce que l'on appelle un danger au théâtre, celui d'accuser trop durement un ridicule. Mais je savais que Barré ferait tout un poorae bouffon de ses réticences, et qu'il aurait le sentiment délicat de son rôle, l'innocence de la gaucherie dans l'entraînement d'une idée perverse mal digérée, et l'effroi d'une mauvaise pensée avortée aussitôt que conçue. Il a compris que le gros bourgeois allemand ne pouvait pas être Tartufe, et que, partagé entre sa vanité de fraîche date, sa sensualité irréfléchie et ses bons et honnêtes instincts, il devait subir un combat intérieur plus risible que révoltant.

Barré est un artiste justement aimé du public; il a la rondeur et la bonhomie de la personne avec la finesse d'un esprit chercheur et amoureux de détail. Chacun de ses mots a une portée vive et franche, et il lui faut souvent faire de généreux efforts pour ne pas absorber tout l'intérêt d'une scène,

même dans le silence, tant sa pliysionomie est vraie et comiquenient attentive. Il est jeune encore, et appelé, je n'en doute pas, à de très-grandes créations dans son genre.

Quant à vous, monsieur, vous n'avez pas, je crois, de genre proprement dit : je vous ai vu dans des rôles très-différents; quelquefois, vous m'avez étonné par cette variété d'aptitudes, mais je vous ai vu sublime deux fois ; dans Hamlet, vous étiez à la hauteur d'un personnage dont le génie, au lieu de vous écraser, vous portait comme un oiseau des tempêtes; et ensuite dans ce rôle que l'on n'ose pas nommer à la suite d'Hamlet, mais où, jeté dans des régions inférieures, vous planez comme l'aigle tranquille sur les flots apaisés.

On vous a beaucoup discuté, et quelquefois repoussé, me dit-on : c'est le sort des hommes de génie. Consolez-vous; vous avez eu et vous aurez encore de belles revanches, où le public, qui finit toujours par être juste, se dira que ce n'était peut-être pas vous qui vous égariez, mais lui qui se trompait. Moi, je ne vous ai jamais vu vous tromper; mais, quand môme cela vous serait arrivé, qu'importe? Tant mieux peutêtre, si c'est en reconnaissant des erreurs de goût que vous êtes arrivé à ce goût exquis et suprême qui vous fait trouver des choses si admirables maintenant, et dire des mots, — des mots insignifiants par eux-mêmes en apparence, comme le Tais-toi de Favilla, — où vous mettez toute une âme, toute une vie de douleur et de bonté. Vous avez découvert des trésors que d'autres artistes de génie n'avaient pas cherchés et qui ne sont apparus qu'à vous. Ces découvertes vous sont propres, et elles feront école un jour où l'autre : je l'entends dire autour de moi, et cela me paraît certain, inévitable.

Si j'y ai un peu contribué, monsieur, je serai plus touché d'un tel résultat que de ce qui peut m'être personnel dans le succèsde mon petit travail.

2Sn THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND

DISTEIBUTIOX

MAITRE FAVILLA (50 ans MM. Rolviéue.

KELLER (43 ans) Barré.

ANSELME, (ils de Favilla (19 à 20 ans) Métréme.

HERMAN, fils (le Relier (19 à 20 ans; Focr.mer.

FRA.NTZ, intendinl du château (00 à OS ans) Fleuret.

MARIANNE, IVmiiio de Favilla (36 ans) MmesLAunEK'T.

JULIETTE, fille de Favilla (16 à 17 ans) Bérengère.

Costumes de la fin du dernier siècle.

La scène se passe au château de Muhldorf, en Allemagne.

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