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SCÈNE III

Les Mêmes, F A VILLA, en habit noir, culotte de soie, souliers à boucles, cheveux sans poudre, la canne à la main ; il entre comme chez lui, le chapeau sur la trie et sans voir personne; il est pensif et comme absorbé dans une mélancolie douce. Il est propre et soigné.

KELLER, se levant pour le saluer.

Monsieur,... je... (Pavilla ne fait pas attention à lui et va déranger sur la table la pile de livres qu'llerman vient de ranger.) Monsieur,

vous...

FAVILLA va au grand fauteuil et regarde le vase de Chine; se parlant à lui-même.

Plus de fleurs!

KELLER

Monsieur, que désirez-vous ?

FAVILLA,' en se retournant, voit Herman qui s'est mis entre son père et lui.

Ah! le nouveau bibliothécaire, sans doute. Pardon, monsieur, je ne vous voyais pas. (il fjte son chapeau.) Vous vous portez bien?

HERMAN, souriant.

Parfaitement bien, monsieur; et vous aussi?

[favilla.

Pas mal, merci... La tête un peu douloureuse, le malin surtout.

HERMAN

Ah! c'est fâcheux ! (a son père.) C'est un original, un habitué de la maison, probablement.

kellÈr.

Il faut savoir, il faut voir! (a Favilla.) Monsieur ! monsieur! à qui ai-je l'avantage de parler ?

favilla, le regardant avec un peu de surprise. Ah ! vous ne me connaissez pas, mon ami? C'est tout simple, vous êtes nouveau dans la maison.

KELLER

Comment, nouveau? J'y suis nouvellement installé, c'est vrai; mais...

FAVILLA

Vous y resterez longtemps, toujours, si nous nous convenons mutuellement. Ohl mon Dieu! moi, voyez-vous, je ne veux rien changer aux manières d'agir de mon prédécesseur. Il traitait avec bonté tous les fonctionnaires de sa maison; il en faisait ses amis, quand ils en étaient dignes.

KELLER, irrité et jetaul malgré lui un regard sur sa mise négligée.

Ah çà! vous me prenez donc pour un domestique? et qu'estce que ça signifie, votre prédécesseur ?

FAVILLA, qui est retombé dans sa méditation.

Vous dites? Pardon, vous êtes mon domestique ? Je le veux bien, si c'est mon intendant qui vous a choisi. J'ai été souffrant pendant quelques jours, je n'ai pu m'occuper de rien, mais j'approuve tout ce qu'il a fait. C'est un digne homme et fort bien élevé; ayez beaucoup d'égards pour lui, vous me ferez plaisir!

il s assied a la table.

KELLER

Voyons, monsieur, vous moquez-vous?... Je perds patience, et je vas...

11 va pour sonner au fond.

HERMAN, l'arrêtaut doucement, en remontant.

Attendez, mon père! c'est peut-être tout simplement un voisin fort distrait qui croit être entré cliez lui; laissez-moi l'interroger, (a Faviiia, avec politesse.) J'ai l'honneur de parler... peut-être... à M. le conseiller?../

FAVILLA, sotyiant avec tristesse.

Baron, baron, mon cher enfant, si vous tenez à cela; mais, moi, je n'y tiens guère.

HERMAN, de même.

Vous êtes établi dans les environs?... propriétaire de...?

FAVILLA

Eh ! mais, du château de Muhldorf, comme vous voyez.

KELLER, stupéfait, redescendant.

Du château de Muhldorf?

FAVILLA. "

Ilélas! oui, mon cher; hélas! oui.

KELLER, indigné, le toisant.

Du château de Muhldorf?

Ah! ne m'en faites pas compliment, mes amis : il me coûte assez cher.

KELLER

Où donc, et quand l'avez-vous acheté ?

FAVILLA

Je ne l'ai point acheté... Il m'a été donné par mon meilleur ami, un grand artiste, allez, et un grand cœur !

KELLER

Ainsi, vous prétendez êti^e l'héritier du baron de Muhldorf, mon oncle ?

FAVILLA, se levant.

Votre oncle, vous dites?... Il n'avait qu'un neveu... un neveu de sa femme... qui s'appelait Keller, je crois; c'est vous?

Ah ! j'en suis charmé, (a llerman, eu le regardant avec intérêt.) Et

VOUS, vous êtes?

JIEIVMAN.

ïlernian Keller.

MAITRE PAVILLA â39

FAVILI.A.

Ail ! que ne vous a t-il connu ! Une aimable, une noble figure! Vous êtes artiste, je parie?...

Keller, derrière, le regarde des pieds à la tète. HE RM AN.

Un peu.

Eh bien, si vous êtes les parents de mon ami, vous êtes les miens désormais... Je vous aime ! (il leur tond les mains. Relier hausse les épaules et remonte au fond, llernian prend avec sympathie les deux mains de Favilla.) Et tout ce qui est à moi est à VOUS... Mais vous êtes dans l'aisance, m'a-t-on dit?

KELLER, avec humeur, en descendant au milieu.

Dans l'aisance ! dans l'aisance ! .. .

FAVILLA

Seriez-vousgêné?... Tant mieux! je veux vous aider à rétablir vos affaires... J'ai. connu le. malheur aussi, moi! Mais, voyez-vous, la fortune, ça vient, ga s'en va, on ne sait comment... 11 faut avoir du talent, avant tout, et je vous en donnerai, Ilerman, je vous ferai travailler.

KELLER, k son lils.

Ah çà! je n'y suis plus du tout, moi ! Est-ce que nous ne serions pas les seuls...? Ca Favilla.) Est-ce que vous prétendez être aussi parent du baron, monsieur?

FAVILLA, assis dans le fauteuil où était Keller.

Son frère, monsieur, son frère !

KELLER, vivement.

Son frère ? Il n'en a jamais eu !

FAVILLA

Son frère par l'esprit et par le cœur! Ali! pauvre ami! ne pas pouvoir pleurer !

KELLER

Diaiilre! je le crois bien, que vous ne pleurez [)as, si vous héritez!... ftlais où sont donc vos liUes?... Depuis quand...?

â'.O THÉÂTRE COMPLET DE GEORGE SAXD

FAVILLA, absorbé.

Mourir avant moi ! Ah ! c'est le seul cliagrin qu'il m'ait jamais causé.

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