KELLER, HERMAN
KELLER
Ces vieux domestiques de grande maison, ça vous a un orgueil...
HERMAX.
Celui-ci a une réputation et un air do probité...
KELLER
Oui; mais il faut voir, il faut voir!. Ah çà! c'est donc bien précieux, tous ces vieux bouquins?
HERMAN
Très-précieux, mon père, et très-intéressant.
KELLEU.
Que de livres! que de livres ! Que diable peut-on faire de tant de livres ?
HERMAN
Ah! c'est surtout une rare collection musicale, que celle du vieux baron.
» Dis donc du jeune baron, Herman ! puisque tout cela est à toi, la bibliothèque aussi bien que le château, le château aussi bien que les terres, et les terres aussi bien que la baronnie.
HERMAN
Mais non, tout cela esta vous, mon père.
KELLER
Oh! les livres, je te les donne, tout de suite; quant à l'argentj ce qui est au père est au fils un jour ou l'autre... et, quant au titre.., ça, j'avoue que ça me flatte un peu, à cause
de loi, surtoul! On dira le baron Keller de Muhldorf et le jeune baron MiiliI(]orfK{ill(M'I...
HERMAN
Et pourtant, si vous vouliez bien penser comme moi, nous ne prendrions de titres ni l'un ni l'autre.
KELLER
Pourquoi donc, puisque celui-Jà nous appartient par droit de succession ?
HERMAN
Permettez, mon père : mon grand-oncle maternel était de noble race. Il était bien, lui, de père en fds, le baron de Muhldorf; mais nous, bourgeois de père en fils, nous qu'il connaissait fort peu, et qui nous trouvons, par rencontre, alliés à sa noblesse, sachons nous contenter d'une fortune sur laquelle nous ne comptions guère, et n'ayons pas l'air de vouloir usurper...
KELLER, fâche.
Bien!... te voilà déjà orgueilleux, toi!... Tu méprises donc la condition de ton père ? tu crois donc qu'un négociant n'est pas digne de devenir baron ?
HERMAN
Je m'explique donc bien mal ; car je pense, au contratre, que c'est pour nous un assez beau titre que celui d'honnête commerçant, et c'est pour cela que je ne tiendrais pas à en effacer le souvenir.
KELLER
Laissons cela. As- tu bientôt fini? On dirait ([ue tu comptes te faire libraire?
HERMAN , so levant.
Si vous avez quelque chose à m'ordonner...
KELLER
Non, rien... Ah! dame! je suis actif, moi! Levé avant le jour, j'ai déjà visité mes domaines; je peux dire qu'en trois matinées, je me suis mis au courant de tout ici, comme si j'y étais depuis trois ans. Tiens, je sais déjà, à un thaler près, la valeur et le produit, année moyenne, de chaque pré, boiSj
champ, moulin, étang, carrière. Ah ! c'est a(hnirahlo, ht propriété do 3Iuhldorf!... (il bâille) admirable!...
HE RM AN.
Et cependant...
KELLER
Cependant, quoi ? Vas-tu me répéter que je m'ennuie déjà ici?
HERMAN
C'est qu'il m'avait semblé vous voir rêveur, inquiet.
Non! Mais... que veux-tu! dans mon magasin, je ne me reposais pas une minute, moi!... Du lever au coucher du soleil, j'étais sur le dos des caissiers, sur les talons des commis ; ici, tout est affermé, réglé... tout à l'air de vouloir marcher sans que je m'en mêle !
HERMAN
Et puis vous ne vous étiez jamais occupé d'agriculture.
KELLER
Certainement, non ! Je sais bien comment on fait le drap et la toile, mais je ne sais pas faire pousser le fil dans les champs et la laine sur le dos des moutons; je n'ose pas faire trop de questions à ces benêts de paysans, qui ont l'air de se moquer de moi...
HERMAN
Je me mettrai vite au courant, et. si vous voulez... '
KELLER
Toi? Non pas, non pas ! Tu as de l'instruction, c'est vrai ; je t'ai envoyé à l'Université, je tenais à ce que mon fils fût étudiant. C'est joli, ça, d'avoir étudié! Mais je te connais, tu es romanesque ! tu es comme feu ta pauvre mère, tu ne regardes à rien, tu ne veux discuter avec personne, tii crois qu'on s'enrichit en donnant et en prêtant à tout le monde; tu serais bien vite la dupe de tous ces petits fermiers qui sont plus fins que toi... et que moi aussi, peut-être!
^ HERMAN
Je ne m'occuperai de vos affaires qu'autant qu'il vous plaira.
mon père. Mais que ferai-je donc aujourd'hui pour vous aider à passer le temps ? Allons voir la forêts que je ne connais pas encore ; je prendrai mon fusil...
Oh ! la promenade, j'en ai assez ! Ce grand air m'étourdit. Je ne suis pas habitué à vivre en plein vent^ comme un pommier', moi! Tiens! je vas fumer ujie autre pipe; sors, si tu veux.
HEUMAN, qui a été au fond du tliéàtre et qui regarde dans
la galerie.
Ah! tenez, voilà qui vous distraira peut-être : une visite, une figure agréable.