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SCÈNE VI - ■ KELLER, FRANTZ

KELLER

Et qu'est-ce que c'est que ces dames? Des clianleuses, des comédiennes?...

FRANTZ

Ces dames sont des personnes du plus grarid mérite, monsieur, et que respectent tous ceux qui les connaissent.

KELLER

Tiens, tiens, tiens ! elles ne sont pas des artistes ?

FRANTZ

Pardonnez-moi.

KELLER

Il n'y a qu'une fille ?

FRANTZ

Et un fils qui est chef d'orchestre à Nuremberg, un excellent sujet.

KELLER

Et le baron ne leur a pas donné quelque chose de la main à la main?... Vous devez savoir ça, vous.

FRANTZ

Je sais qu'il ne l'a pas fait.

KELLER , inquiet.

C'est singulier, qu'il n'ait pas songé à ses serviteurs, à ses amis. Convenez que, grâce à la musique, il était devenu un peu fou, lui aussi 1

FRANTZ

Pas le moins du monde, monsieur; il ne croyait pas mourir si vite, Yoilà pourquoi il a paru oublier ceux qui l'avaient servi. Mais il les a comblés de bonté pendant sa vie, et tous chérissent sa mémoire... Quant à aimer la musique, on n'est pas fou pour cela, et, si monsieur ne l'aime pas, ce n'est pas une raison pour...

KELLEIî.

Mon Dieu ! je ne la déteste pas, la musique; ça me chatouille agréablement l'oreille comme à tout le monde; mais, à l'heure de ma mort, je songerai à régler mes affaires plutôt qu'à rendre l'âme au son d'un violon. Car on m'a raconté des choses assez bai-oques là-dessus. C'était donc ce Favilla? Voyons, dites-moi au juste comment ça s'est passé; car vous y étiez, vous ?

FRANTZ, venant en scène.

C'est un triste souvenir pour moi, monsieur; mais vous l'exigez...

KELLER

Oui. (a part.) Je me méfie de ce Favilla, je ne sais pas pourquoi.

Il s assied sur le grand fauleuil.

FRANTZ

Eh bien, monsieur, c'était le 22 du mois dernier.

KELLER

Oui, il y aura bientôt un mois.

M. le baron, qui avait pour habitude d'écouter la musique dans cette salle où nous voici, était assis sur le grand fauteuil où vous voilà...

KELLER, se levant.

Hein?... Ah! (il repousse le fauteuil et prend un autre siège près du guéridon.) Continuez, monsieur Frantz.

FRANTZ, montrant le fond.

Nous étions là, dans la galerie, pour accompagner le chant principal, M. le baron ne voulant pas entendre les instruments de trop près, à cause de son état de faiblesse. Favilla, seul, était près de lui jouant le solo; à la seconde reprise, Favilla ne joua pas. Je rentrai, étonné de ce silence : je trouvai les deux amis immobiles; l'un était évanoui, l'autre...

KELLER

Était mort? A la bonne heia-e! Mais, alors, comment et pourquoi ce... musicien s'est-il imaginé...?

FRANTZ

Il prétend qu'à cette heure suprême, M. le baron, se sentant mourir, lui a prescrit deux choses : la première, de repéter avec nous, dans ce même lieu, le 22 du mois prochain, qui sera le jourde la Sainte-Cécile, patronne des musiciens, ce même motif de Hœndel, tiré de...

KELLER

Je ne connaispas, n'importe! La seconde chose?

FRAXTZ.

C'était, suivant Favilla, l'ordre de rendre heureux ses vassaux et ses protégés, au moyen de l'héritage qu'il lui laissait.

KELLER, agité.

Qu'il lui laissait?... Par quel acte?

FRANTZ

Oh! cela, monsieur, c'était un rêve; car rien de semblable n'a été retrouvé, ni ici ni ailleurs. J'ai assez cherché, vous pouvez m'en croire.

Il monte vers la table.

KELLER , se levant.

Et vous n'avez aucun indice dans le passé... d'une intention...?

FRANTZ

Aucun. M. le baron était assez mystérieux dans ses projets.

KELLER

Pourtant, cet homme persiste... On n'essaye donc pas de le détromper ?

FRANTZ

On n'y a pas réussi; c'est d'autant plus difTicile qu'à tous autres égards, il est rempli de sagesse et de pénétration. Il a toujours été un peu distrait, mais ce n'est pas moins une intelligence d'élite. C'est à ciuse de cela qu'on espère; mais les médecins, voyant comme la contradiction le faisait souffrir, ont bien recommandé de laJui épargner; ils croient que, de lui-même et peu à peu, il retrouvera la notion des faits réels, ou qu'il perdra le souvenir du rêve qui l'a frappé.

KELLER

C'est bien, merci, monsieur Frantz. (a part.) Cet homme-ci paraît avoir de l'éducation : il pourra m"élre utile. (Haut, allant porter la chaise où il s'était assis au fond, à droite.) A propos, j'ai

réfléchi, je vous garde à mon service... c'est-à-dire au service des affaires... de la maison.

Frantz s incline en silence.

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