SCÈNE Vfi
Les Mêmes, IIERMAN, puis FAVILLA, MARIANNE. JULIETTE.
HERMAX, accourant le premier.
Vous ne m'en voudrez pas, mon père ?... Il désire absolument vous présenter à sa femme et à sa fille. Elles refusai -nt... j'ai insisté avec lui, de votre part...
KELLER
Voyons, voyons, sont-elles bien ? >
HE RM AN, à Marianne et à .Iiiliette, qui entrent avec Favilla.
Venez, de grâce, mesdames! mon père veut vous assurer de son respect. ■ '
FAVILLA, \ sa femme et à sa fille.
Quand je vous le disais ! Mon cher monsieur Keller, ma femme se joint à moi pour vous affirmer que vous êtes ici le bienvenu, et pour vous inviter à vous regarder comme étant chez vous. Plus vous agirez ainsi, plus vous nous ferez plaisir, n'est-ce pas, Marianne ?
MARIANNE, souriant tristemcril.
Certainement, mon ami.
Elle va vers Keller en faisant signe à Juliette et h Franl/. d'occii|R'r
Favilla.
KELLER, à part, regardant Marianne.
Ma foi ! oui, elle est bien, l'Italienne ! peste !
Juliette, qui a emmené son père auprès de la table, ouvre une partition, comme pour le consulter. Frantz se joint à elle pour donner à Marianne
le moyen do parler à Keller. Herman se mOle timidement h leur entretien, en regardant Juliette avec émotion. Groupe do Favilla, Juliette, Frantz et Herman auprès de la table. Keller et Marianne de l'autre coté de la scène. MARIANNE, à Keller, avocedort.
Monsieur le baron, je...
KELLER , à part, la suivant.
Voilà une femme qui s'exprime bien. (Haut.) Madame, je...
H est gauche et embarrassé.
MARIANNE
Je dois vous demander pardon d'être encore ici avec ma famiilc ; nous nous disposons...
KELLER
Vous ne me gênez pas; prenez le temps qu'il vous faut!
MARIANNE
Deux ou trois jours nous suffiroat, j'espère; je compte sur rascendant de mon fils, que j'attends d'un moment à l'autre, pour décider mon mari...
KELLER
Oh ! mon Dieu, le pauvre homme ! je ne lui en veux pas^ je le plains.
MARIANNE
Il a échappé aujourd'hui à notre surveillance; ma fdle n'avait pas pris l'air depuis deux jours... Mais nous forons en sorte qu'il ne revienne plus vous déranger. Nous comptons sur vos bontés...
Comment donc! je me ferai un plaisir... et un avantage... Voyons, ma belle dame, je ne m'entends guère aux compliments... je suis un homme tout franc, tout rond; j'irai au fait. Votre pauvre mari est fou, le vieux baron vous a oubliés, vous êtes dans le malheur? Eh bien, foi de baron, je m'intéresse à vous; tenez, conter-moi ça, dites-moi vos peines.
MARIANNE, avec douceur et tristesse.
Je vous remercie, monsieur, mais vous vous méprenez sur
^ le sens de ma prière; je n'ai parlé ni de folie ni de misère
chez nous; mon mari perdra une illusion dont la cause est
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bien respectable. J'ai un fils honnête homme et laborieux; notre travail nous soutiendra, et nous n"avons pas besoin d'être secourus.
KELLER
A la bonne heure ! (â part.) J'aime mieux ça! (Haut.) Alors... que puis-je faire ?...
MARIANNE, montrant son mari timulemont.
Ne pas le détromper brusquement. Vous ne voudriez pas aggraver nos peines, j'en suis bien sûre!
KELLER
Non, non, certainement, ma chère dame; je n'ai pas un mauvais cœur, et mon fils a dû vous dire... Tenez, il aime déjà votre mari, et le voilà qui l'écoute comme un oracle.
FAVILLA, qui tient une partition ouverte et qui est entre la table et la fenêtre.
Oui, mes enfants... oui, certes... voilà le maître des maîtres, Mozart ! Celui-là n'est ni un Italien ni un Allemand : il est de tous les temps et de tous les pays, comme la logique, comme la poésie, comme la vérité ; il sait faire parler toutes les passions, tous les sentiments dans leur propre langue. II ne cherche jamais à vous étonner, lui ; il vous charme sans cesse; rien ne sent le travail dans son œuvre. Il est savant, et vous n'apercevez pas sa science. Il a le cœur ardent, mais il a l'esprit juste, le sens clair, et la vue nette. Il est grand, il est beau, il est simple comme la nature! (a Herman.) Vous autres Allemands, vous ne le trouvez pas assez mystérieux; vous aimez un peu ce que vous ne comprenez pas tout de suite; voilà Frantz qui joue de la flûte comme un maître, et qui trouve cependant le Papagéno trop naïf; mais voyez donc le soleil : est-ce qu'il est jamais plus beau que dans un ciel pur ! Si vous demandez des nuages entre lui et vous, c'est que vous avez des yeux faibles. (.\ Frantz.) Tiens! regarde ce bassin d'eau brillante et tranquille (il parle en montrant le jardin) qui reflète les arbres immobiles et les oiseaux voyageurs, comme un miroir de cristal 1 voilà Mozart !
KELLER, h .Marianne.
Je ne connais pas beaucoup Mozart; mais je trouve que votre mari parle avec facilité.
Il s'approche avec elle de la fenêtre. Herman et Juliette un peu en avant
de la scène.
HERMAN , à Juliette.
Ah ! votre père est un grand artiste, mademoiselle; il a le feu sacré, et vous êtes, j'en suis sûr, une élève digne de lui.
JULIETTE, intimidée.
Je fais mon possible pour profiter de ses Itçons.
HERMAN
Votre voi.v doit être l'expression de son àme et de son génie. Que je serais heureux de pouvoir vous entendre lire ces partitions, qui sont la propriété de votre père et la vôtre!
JULIETTE
3Iaisnon, monsieur; rien de tout cela ne nous appartient!
HERMAN
Mon père m'a donné toute la bibliothèque, et je ne suis pas digne de posséder des richcssce musicales qui reviennent de droit naturel, de droit divin, à maître Favilla. (Juliette fait un
iiiouvement pour se rapprocher de son père. Ilorraan reprend avec une
vivacité timide.) Vous ne comptez pas quitter la maison tout de suile... c'est impossible!
JULIETTE
C'est mon frère qui fixera le jour...
ITEUMAX, troublé, faisant des elTorls pour retenir la conversation.
Ah !... vous avez un frère!... oui, de votre âge à peu près?
JULIETTE
Du vôtre plutôt, je crois.
HERMAN
Tant que cela! Madame votre mère paraît toute jeune encore. Elle est bien belle, vot^e mère... et...
JULIETTE
N'est-ce pas? et si bonne!...
HERMAN
Comme elle doit vous aimer!
MARIANNE, qui a causé avec Keller près de la fenèlro, s'écriant.
Ail! Julielte, ton frère! ton frère qui arrive!
JULIETTE, courant au fond.
Ah! quel bonheur!...
FAVILLA, la retenant.
Qui donc? mon fils?... vrai?... Courons!...
II est tremblant et près de défaillir.
KELLER
Attendez... attendez... Cela lui fait un effet!.,. Que votre fils vienne ici... Amenez-le, Frantz!
Franiz sort par la serre.
MARIANNE, auprès do Favilla.
Ah! c'est que nous ne l'avons pas \u dei)uis près d'un an! (A Favilla.) Ehbien, mon ami... c'est de la joie... Allons! tiens, le voilà!...