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SCÈNE PREMIÈRE KELLER, FRANTZ, puis FAVILLA

Keller est mis avec assez de recherche; il est assis à la table, que l'on a transportée à gauche et remplacée par un fauteuil. Il compulse des régis, très; Frantz est debout au milieu du théâtre; Keller lui tourne le dos,

KELLER

Mais, enlia, il y a un grand mois, plus d'un mois que je suis

FRANTZ, un peu préoccupé.

Oui, monsieur; c'est le 2^....

iCELLER.

Bon, je sais! C'est aujourd'hui la Sainte-Cécile, et vous ne pensez qu'à votre concert; ce n'est pas une raison pour ne pas m' expliquer pourquoi cet homme est encore chez moi. FRANTZ,^ tressaillant.

Qui?... maître Favilla?... Ah! monsieur!

KELLER

Je ne vous parle pas de lui; mon Dieu ! lui, je le tolère. Mais ce Péters qui travaille au jardin, pourquoi le garder quand son mois est fini, et que je vous disais de me le remplacer par un bon ouvrier ayant bras et jambes ! C'est désagréable d'avoir un estropié sous les yeux!

FRANTZ

C'est que... comme l'accident lui est arrivé dans la maison...

KELLER

Ah! c'est différent, celui-là... (Pendant ce temps, Favilla est entré doucement et distrait,.) Je ne VOUS dis pas... Mais VOUS en

avez comme ça par douzaines, des infirmes qui me grugent.,. Ah! vous voilà, maestro ; bonjour!

FAVILLA

Qu'est-ce que vous faites donc là, Keller ? Vous aidez Frantz à tenir mes comptes? Vous prenez trop de peine pour moi, mon cher ami; il n'y a pas besoin de. tant de chiffres, Frantz est au courant de tout. Que les choses aillent comme elles allaient auparavant, c'est tout ce que je demande. KELLER, haussant les épaules.

Bon! bon! (a Frantz.) Tout ce que je vois là dedans, c'est qu'on se ruine en tolérances st en prodigalités de tout genre, en travaux inutiles, en secours sans fin... Je suis humain autaiit qu'un autre; mais je vois qu'en allant de ce train-là, il n'y a pas moyen ici de mettre un ducat de côlé au bout de l'année, que le revenu de la terre passe tout entier à l'entretien de la terre, que l'ordre est bien établi dans vos dépenses.

mais non pas l'économie, et qu'il y a de quoi perdre la tête de voir ce gaspillage!

FAVILLA

C'est bien, c'est bien, Keller, à votre point de vue ; mais au mien..,

KELLER

Laissez-moi donc tranquille, vous, avec vos points de vue I (a Frantz.) Il faut réformer tout ça, entendez- vous ? autrement, avec les mauvaises années, les réparations et les impôts, j'aimerais autant envoyer le tout au diable!

Il repousse les registres avec humeur, se lève et passe à gauchet FRANTZ, soupirant.

Je suis ici pour obéir. Je ferai ce que m'ordonnera M. le baron.

FAVILLA

Certainement, certainement, mon vieux Frantz. Laisse dire M. Keller; il a bonne intention, je le sais; mais il voit les choses à sa manière ; c'est tout simple! un négociant!

KBI.LER, piqué.

Eh bien, qu'est-ce que vous avez à dire contre les négociants, s'il vous plaît ?

Moi? Rien! pourquoi donc ça?

KELLER, même jeu, suit cette scène avec anxiété et passe à l'extrême gauche.

C'est que vous avez toujours l'air de me jeter ça à la tête !

FAVILLA

Je n'ai rien à vous jeter, mon ami ; j'estime toutes les professions où l'on est honnête, et je n'ai jamais mis en doute votre probité. Mais raisonnez donc un peu...

KELLER

Ah 1 c'est vous qui allez m'apprendre à raisonner, à présent !

FAVILLA

Mais oui, puisque vous raisonnez mal.

KELLER

Et comment ça, je vous prie? Je suis curieux de vos raisonnements, à vous!

FAVILLA

Ils sont bien simples. Vous êtes négociant, vous n'existez que par le calcul des profits et des pertes. Ce n'est pas seulement une question de succès : c'est surtout, pour un homme de bonne foi comme vous^ une question d honneur.

KELLER

Bien!

FAVILLA

Mais il y a des devoirs relatifs aux diverses conditions de la vie. Dans les affaires où l'on vit de crédit, c'est-à dire d'estime et de confiance, il arrive souvent qu'on est forcé de faire taire le cœur, dans la crainte de compromettre des intérêts qui sont ceux d'autrui. Là, l'économie, la rigidité, la méfiance même, sont des nécessités auxquelles vous n'avez pas toujours le droit de vous soustraire. La propriété n'est jamais qu'un dépôt dans nos mains, voyez-vous, et, dans le commerce, le dépôt est si direct, si personnel, qu'il n'y a pas moyen de l'oublier un seul instant.

Favilla va à la table.

KELLER

Très-bien î (a Frantz.) Si cet homme-là n'était pas fou, il ne serait pas sot. (a Fariiia.) Alors, vous voyez donc bien que j'ai raison de crier...

FAVILLA

Dans votre boutique, oui! l'économie est une vertu; mais, dans ce château, c'est différent : ce serait une petitesse, un ridicule.

KELLER

Et pourquoi donc? Vous dites que toute propriété est un dépôt...

FAVILLA, revenant.

Raison de plus. Le dépôt par héritage impose des vertus plus faciles et plus douces. Dans ma position, j'ai à me faire

pardonner ropuloncc que je n'ai pas acipiise par mon travail. KELLER, haussant les épaules.

Ail! parbleu, vous!... mais c'est de moi qu'il est question.

FAVILLA

Eh bien, si vous étiez à ma place, ce serait la même chose. Supposez que vous ayez hérité de la seigneurie.

KELLER, qui a regardé Frantz.

Allons, oui! supposons, je veux bien.

- FAVILLA

Vous seriez, comme moi, un seigneur par aventure, et, ne fût-ce que par amour-propre, vous ne voudriez pas faire dire de vous : « Voilà un baron qui sent fort le marchand de toile !»

KELLER

Hein?...

• ' FAVILLA

Dame ! ce serait comme ça. Vous ne série? pas estimé de vos voisins, s'ils vous entendaient maudire l'impôt qui assure la protection de vos richesses; vous ne seriez pas respecté par vos serviteurs, s'ils vous voyaient tourmenté de méfiances blessantes et vaines; vous ne seriez pas aimé de vos vassaux, s'ils manquaient de tout, pendant que vous accumuleriez vos revenus. Non ! richesse oblige, mon bon ami, et c'est par une conduite noble que l'on devient digne de porter des titres ; autrement, on vous accable sous l'épithète de roturier (Franiz passe derrière, entre eux); ce qui n'est pas un affront par soimême, mais ce qui le devient quand on a mérité de l'entendre prononcer avec ironie.

KELLER, embarrassé, dit à Frantz pour le faire sortir.

Serrez tout cela, monsieur Franiz; allez! allez! nous en causerons... plus tard.

Franiz sort avec les registres, Keller reconduit Franiz.

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