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SCÈNE XI MARIANNE, puis FAVILLA

MARIANNE

Est-ce que je comprends?... est-ce une déclaration? Oui !... Ah! mon Dieu, j'aurais dû comprendre plus vite et plus tôt peut-être! Mais comment pouvais-je songer à cela, moi? — Allons, oui! je n'étais pas assez malheureuse, apparemment, il me fallait encore être insultée. (Voyant entrer Faviiia.) Et lui !... Pour sauver sa dignité, il faut le faire souffrir, il faut l'arracher d'ici !

FAVILLA, venant s'asseoir à gauche de la table.

Ah! Marianne ! je suis en colère, très en colère!

MARIANNE

Toi?

FAVILLA

Eh bien, oui, moi! On se lasse d être bon, à la fin!

MAITRE FAYILLA 273

MARIANNE

Ah! mon ami, que dis-tu là?

FAVILLA

Que veux-tu! ce Keller est un tracassier! et Frantz est d'une faiblesse ! Croirais-tu qu'ils ont rogné la pension du pauvre Wolf? C'est une vilenie, oui ! voilà le mot ! et c'est ainsi à propos de tout. Ils ont parlé de renvoyer Péters, parce qu'il est boiteux, et comme si j'avais besoin d'un coureur pour bêcher mon jardin ! Keller commande et Frantz obéit; et, moi, je ne suis rien, je n'existe pas.

MARIANNE, s'appuyant sur une pile de livres.

Tiens, Favilla, tu n'es plus heureux ici.

FAVILLA, lui tendant la main.

Si fait I où ne serais-je pas heureux auprès de toi ?

MARIANNE

Mais tu l'étais davantage avant...

FAVILLA

Oui, sans doute! j'étais tout entier aux joies de la famille, aux rêves de la poésie! A présent, il me faut songer à tant de choses et à tant de gens! II l'a voulu !... Mais, si la religion de l'amitié ne me fermait pas la bouche, je dirais que c'est bien cruel de sa part. Ça me va si peu, de surveiller, de commander, de gronder!... Pauvre cher Frantz, je lui ai parlé sévèrement tout à l'heure, je l'ai affligé : j'ai vu des larmes dans ses yeux! lui qui nous aime tant ! Oui, oui, c'est cruel d'être obligé...

MARIANNE

Tout cela te fait du mal... Il y aurait un remède... Ayant fait doucement le tour de la table, elle vient s'appuyer sur l'épaule de son mari.

Oui, se brouiller avec Keller, mais cela est impossible, (a part.) Ce pauvre Herman!

MARIANNE

Absentons-nous. M. Keller ne sait pas vivre seul. Il s'ennuiera et il retournera à ses affaires.

FAVILLA

Non, tu te trompes, Marianne ! Il s'installera d'autant qu'il ne sentira pas de contrôle : je le connais ! C'est un pé dant d'économie, il ferait du mal ici ! Ce serait de la faiblesse de ma part, et, dans certains cas, la faiblesse est une lâcheté ! Non, non, je ne céderai pas!

MARIANNE, à part, le regardant s'assombrir.

Il faut trouver un autre moyen. (Elle s'assied près de lui, en lui preuant les deux mains et le tirant de sa rêverie.) Ecoute, Favilla, écoule-moi bien ; crois -tu que je t'aime?

FAVILLA

Toi?... Eh bien, que croirais-je donc, si je doutais de ça?

MARIANNE

ïe l'ai-je bien prouvé? t'ai-je jamais demandé un sacrifice ditiicile, duuloureux, en vue de moi seule?

FAVILLA

Jamais ! et quand tu me l'aurais demandé 1

MARIANNE

Tu ne me l'aurais pas refusé ?

Non, certes; comment aurais-je pu trouver difficile ou douloureux de te complaire ?

MARIANNE

Eh bien, j'ose te demander, pour la première fois de ma vie, de souffrir quelque chose pour l'amour de moi; tu aimes cette résidence, tu y es attaché parla reconnaissance, parles souvenirs : moi, je ne l'aime plus, j'y souffre, j'y mourrais; veux-tu que nous la quittions.^

FAVILLA, se levant en lui prenant les deux mains.

Tout de suite ! Pourquoi ne m'as- tu pas dit cela plus tôt ? Tu y mourrais?,.. Mon Dieu! partons!... Mais tu es donc malade ? Tu me cachais... ? Oui, dangereusement, peut-être... Ta ligure est tout altérée. Oh I mon Dieu, qu'est-ce donc que lu as?

11 l'emmène sur le devaul do la scène.

MARIANNE

Rien de grave jusqu'à présent, c'est plutôt un malaise moral.

FAVILLA

Oui !... En effet, je t'ai trouvée préoccupée dans ces derniers temps ; tu avais l'air de ne pas me comprendre ; tu disais des choses que je n'entendais pas moi-même... Si bien que plusieurs fois je me suis demandé : « Qu'ai-je donc dans l'esprit, ou que peut donc avoir Marianne? Est-ce elle ou moi...?» Alors, vois-tu, je le regardais, je t'écoutais comme dans un rêve... et j'avais peur.

MAUIANNE.

De quoi?...

Je ne sais pas... C'était de moi que j'avais peur!...

MARIANNE, vivement.

Tu avais tort! c'est moi qui... Écoute, j'ai eu bien delà fatigue, tu sais, dans ces derniers temps ; les veilles... le chagrin, ton chagrin surtout... les femmes sont nerveuses!... Il s'est fait en moi je ne sais quel trouble, une inquiétude sans but, un effroi sans cause, enfin je ne me reconnais plus!

FAVILLA

Ah ! un affaiblissement de la mémoire, n'est-ce las ?

MARIANNE

Précisément !

FAVILLA

Des impatiences... des illusions!

MARIANNE, avec douleur, le regardant.

Oui, oui, c'est cela I c'était comme un désordre dans la pensée.

FAVILLA

Alors, je comprends! Que veux - tu ! quand je te veyais ainsi... Oh! il eût mieux valu que ce fût moi... Pourtant, non 1 car, toi, je réponds que tu guériras, je le veux; et, d'ailleurs, Dieu n'abandonnerait pas le plus pur de ses anges. Au lieu que, si c'était moi... moi, ton soutien, celui de nos en-

fants... Mais qu'est-ce que je deviendrais donc, si je ne pouvais plus vous offrir un dévouement actif, éclairé? si je vous fatiguais de visions exaltées, moi, un homme ? Ah! je ne me le pardonnerais pas, j'aimerais mieux être mort que funeste à ceux que |'aime.

Eh bien, c'est à moi qu'il faut pardonner d'être ainsi, et tu me le pardonneras, toi, j'en suis sûre ; tiens, j'ai absolument besoin de changer d'air et de situation; allons-nous-en, aidemoi à tromper nos enfants sur la cause de ce voyage. Ils n'ont pas ton énergie, ta raison : ils s'inquiéteraient outre mesure; toi, tu m'entoureras de soins, tu me dicteras... Je compte sur toi, sur toi seul, entends-iu bien, pour me rendre le calme et le bonheur t

FAVILLA

Ah! merci, merci, ma chère femme, ma sainte femme! Pauvre bien-aimée I Oui, oui, tu guériras, j'en réponds; nous irons oii tu voudras.

MARIANNE

Eh bien, à Nuremberg, avec Anselme ! et nous y vivrons comme nous y vivions autrefois, avant de venir ici, quand nos enfants étaient tout petits et que nous étions tout jeunes ! isolés, ignorés, sans protection, sans liens avec le monde extérieur, et si heureux chez nous, souviens-toi !

FAVILLA

Oh! si je me souviens!... C'était le temps des grandes luttes, et des grands enthousiasmes, et des grandes joies... Artiste sans nom, incertain et insouciant du lendemain, je n'aurais pas sacrifié une heure de ta tendresse pour chercher un brillant avenir; l'avenir! je ne l'ai jamais rêvé qu'en toi, Marianne ! dans ton estime, dans ta confiance, dans ton amour ! Eh bien, ce rêve, tu me l'as donné, je le tiens, je le possède ! Crois-tu qu'il ait perdu de son prix? Non, non, une passion comme la nôtre ne s'affaiblit pas. Elle se retrempe dans les souvenirs, elle se sent plus jeune et plus forte, à mesure que des années de certitude lui font une base d'or pur et de dia-

mant! Viens, viens, ma femme, parlons!... revoyons les lieux que tu regrettes, et retournons à la liberté : l'univers est à nous, puisque nous avons encore les ailes de l'amour et de la poésie !

Il remonte vers le fond.

MARIANNE

Oui, oui ! merci I

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