‹ Théâtre completChapitre 138 sur 146 · SCÈNE III Les Mêmes, LUCIE · texte numérisé non relu

SCÈNE III Les Mêmes, LUCIE

ADRIEN, sans voir Lucie; Et je ne désire pas la connaître. Je ne veux point haïr une personne qui me tient, dit-on, de si près, et je ne lui souhaite aucun mal. Si elle est riche à mes dépens, je n'en suis pas jaloux. Vous le savez, vous, Stéphens, ce n'est pas un sordide intérêt qui me fait repousser la mère et la fille. Ce que je ne puis leur pardonner, c'est de m'àvoir ravi l'affection de mon père, c'est de l'avoir contraint, par une atroce domination, à me tenir éloigné de lui, à m'oubîier, à me refuser sa dernièi;e bénédiction!... Cela, c'est liâche, c'est odieux, et je ne pourrais jamais considérer comme ma sœur celle qui, à la faveur de tels moyens, à usurpa la place dans la famille.

Stéphens a vu Lucie, s'est levé vivement ; il la contemple avec admiration et a pris le bras à Adrien pour l'empêcher de continuer: mais Adrien ne s'est retourné qu'après avoir tout dit. Lucie a une attitude de douleur inexprimable. Daniel est très-altentif à ce qui se passe.

Oh!...

ADRIEN, voyant Lucie.

Ah! c'est elle!

DANIEL, allant à Lucie.

VeiîeZj ma pauvre demoiselle, vous ne pouvez pas rester dans cette maison, vous gênez. Je, vas vous conduire auprès de votre mère.

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LUCIE, pleurant.

Non, Daniel, ma mère ne veut plus de moi. Vous savez comme elle est... singulière^ avec moi depuis la mort... Eh bien, je viens de la rencontrer comme elle sortait d'ici. Elle s'installait dans le village, j'ai voulu là suivre, elle m'a repoussée... Oh! bien durement! « Deviens ce que tu pourras, m'a-t-elle dit, je n'ai plus le moyen de te garder. Tu es en âge de travailler; dis à Daniel de te chercher une place. » Je suis revenue ici, moi! l'habitude!... Et puis je me flattais que... monsieur voudrait, bien me permettre de le servir... mais je vois... Conduise>moi, n(iQn bon Daniel, dans quelque ferme où je pourrai gagner ma vie. '

STÉPHENS.

Vous, dans une ferme? Vous si- belle, si délicate!... C'est effroyable à penser, c'est révoltant ! c'est impossible!

ADRIEN

Oui, c'est impossible ! Restez, mademoiselle, restez ici, jusqu'à ce que vous ayez trouvé des occupations convenables à l'éducation que vous avez reçue.

LUCIE

Non, non ! vous m'accusez...

ADRIEN, se levant. '

Ehppnl... Ce, n'est pas vous que j'accuse. Vous pouvez... vous devez être étrangère au mal dont je me plains. Mais il est impossible que votre mère vous abandonne sérieusement. Sa colère contre moi ne peut retomber sur vous. Elle ne tardera sans doute pas à vous enyoyer chercher. Gardez votre appartemeat chez moi, jusqu'à ce que votre sort se décide...

Je vous en îîrie i

DANIEL

Allons ! merci pour elle, monsieur Adrien. Elle est toute gènéej toute suffoquée I Venez, mademoiselle Lucie; tout s'arrangera, allez!

Il remmi'ae par la povto vitrée.

STÉPHENS, ADRIEN.

STÉPHENS, la suivant des yeux.

Elle pleure beaucoup.

ADRIEN

Pleure-t-elle, ou fait-elle semblant?

STÉPHENS.

Vous ne l'avez donc pas regardée?

ADRIEN

Le moins possible.

STÉPHENS.

Vous avez perdu. Elle est bonne à voir; belle et douce comme un ange ! Ah I c'est enivrant ! oui, enivrant !

ADRIEN

Vraiment, mon cher Sléphens, vous vous adoucissez bien vite devant un jeune et frais visage ! Vous qui me recommandiez la sévéritë, vous qui, à bord du navire qui me ramenait en France, me disiez chaque jour : « Vous êtes trop indiflerent à la vengeance; c'est un devoir pour l'honnête homme d'être sans pitié pour la méchanceté qui tue, sans égard pour la faiblesse qui trahit... »

Ilporte sa valise, puis son manteau, sur un vieux canapé au fond. STÉPHENS.

Oui, et, au lieu de voir Paris, le but de mon voyage, j'ai voulu d'abord vous suivre au fond de cette province; je sentais que, sans l'aide d'un ami énergique, ardent et versé dans les affaires, vous ne sauriez pas vous faire rendre justice.

ADRIEN

Eh bien, vous le voyez, à présent; vos peines sont inutiles, ma ruine est sans doute consommée, mes ennemis l'emportent! Leurs armes sont la colère ou les pleurs, leur faiblesse l'ail leur force ; ce sont des femmes.

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STÉPHENS.

Des femmes, non. S'il y a, comme je le crains, un troisième larron... un... scélérat... Daniel paraît le croire; est-ce que vous le trouvez net dans ses réponses, lebonliomme? Il me paraît vague... et même troublé!

ADRIEN

Non, c'est sa manière; il a toujours été comme ça.

STÉPHENS.

Ça m'est égal; on vous a dit qu il redoutait Charlotte ; je l'examinerai, je veux l'examiner.

ADRIEN

Lui ? Ah ! tenez, mon ami, ces recherches, ces soupçons, tout cela m'est antipathique, et je ne sais quelle fortune mérite qu'on la poursuive à travers de pareilles angoisses morales. Mon cœur, si épanoui, si confiant d'habitude, s'aigrirait à ce métier d'inquisiteur, et il me tarde d'avoir renoncé à toute espérance pour me retrouver moi-même. Pour aujourd'hui, du moins, n'y pensons plus, n'est-ce pas? Nous avons donné toute la matinée aux affaires, donnons la soirée

au repos et à l'amitié. (Stéphens s'est levé, Adrien lui a pris le bras, et ils remontent lentement jusqn'à la cheminée.) Ah! qu'il m'eût été

doux de vous recevoir, même dans cette maison appauvrie et dévastée, si mes souvenirs d'enfance ne s'y trouvaient empoisonnés par ceux d'une amère persécution! (il quitte le bras de Stéphens.) Mon père a voulu m'oublier, m'efFacer de sa vie. Je l'aurais pourtant bien aimé, moi !... Tenez, Stéphens, voilà le fauteuil où je jouais, enfant, sur ses genoux. Ses pieds, alourdis par l'âge, ont usé la pierre de ce foyer, déjà creusée par ceux de mon aïeul. Les miens n'y laisseront pas de traces ; ca,r je n'ai pas même le moyen de conserver cette retraite, et je ne suis pas destiné à la douce et tranquille vieillesse de ces honnêtes bourgeois; famille honorable et respectée jusqu'au jour où une indigne créature y a apporté le scandale de son despotisme... Ah ! le mariage ! (ii descend, Stéphens le suit.) C'est l'effroi des jeunes gens comme nous, Stéphens, et pourtant le \euvage ou le célibat, c'est l'écueil de l'âge mûr. Il faut tou- III 48

jours que l'homme tombe sous l'empire d'une femme, et la femme qu'on n'ose pas épouser vous rend coupable ou malheureux. Je me marierai, moi, je me marierai le plus tôt possible, si je rencontre une brave fille qui veuille d'un pauvre marin... L'exemple de mon père me fait réfléchir... Il m'épouvante. Je sens en moi un cœur tendre, faible peut-être, comme était le sien, et je ne veux pas attendre, pour vivre à deux, l'âge où l'on aime encore, sans pouvoir être aimé sincèrement.

STÉPHENS, toujours très-calme.

Voilà de sages idées, et que je partagerais si vous y faisiez davantage la part de l'imprévu. Le bonheur prémédité n'est pas mon fait. Je suis plus impétueux que cela; je n'ai jamais voulu faire de projets, me connaissant esclave de mes passions, qui sont... indomptables... oui, indomptables! Cela vous étonne ? C'est comme je vous le dis. Je prends feu comme le soufre et la poudre ; je suis... volcanique ! Mes penchants sont violents, très-violents, et, quand ma volonté s'empare d'un objet, elle ne connaît ni retard ni obstacle. La fatalité embrase a cha4ue instant ma vie, jusqu'à ce qu'elle l'embrase une fois pour toutes.

ADRIEN

Vous me surprenez beaucoup. Il est vrai qu'en vous aimant de tout mon cœur, je ne vous connais pas entièrement. Notre mutuelle sympathie ne date que de deux mois, et, durant cette navigation, comme il n'y avait pas de femmes à bord, je ne vous ai pas vu aux prises" avec je sentiment. Eh bien, qu'estce ? Un nuage a passé sur votre figure.

STÉPHENS.

C'est que j'éprouve... des tiraillements d'estomac... Adrien, croVéz-vous que nous ajons déjeune ce matin?

Daniel entre par la porle vitrée.

ADRIEN

Je suis sijr du contraire; nous n'avons pas eu le temps, et il se fait tard. (Appelant Daniel.) Je vous demande pardon da-

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vance^ Stéphens; comme on ne nous attendait pas, il est à craindre...

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