PATIENCE, M. AUBERT
Ils sont assis sur des souches près de la cheminée. Patience, grossièrement et pauvrement vêtu d'une culotte brune, d'une chemise jaunâtre et de gros sabots; M. Aubert, costume noir.
PATIENCE, tenant un livre.
Dire que j"ai la tète dure comme une pierre, et que, malgré tant de leçons que vous m'avez données, je n'ai jamais pu apprendre à lire! Non, c'est chose impossible, quoi! quand il faut voir des lettres rangées là dessus, des mots, du blanc, du noir, ça me fait chavirer la cervelle, je pense à autre chose, et je m'aperçois que je voudrais deviner au lieu d'apprendre, (il referme brusquement le livre. — M. .\ubert se lève.) Mais qu'est-ce que vous écoutez donc, monsieur Aubert? estce que vous pensez encore à vous en aller?
M. .VUBERT, qui a levé la tète vers la fenêtre.
Je vois que c'est impossible. La miit est trop noire, (il regarde sa montre.) Savez-vous. mon cher Patience, qu'il y a six heures que l'orage me retient ici? (Remontant sa montre.) Il est près de minuit. '^ .
P.\TIENCE,
Ah! vous comptez, vous mesurez le temps; vous vous ennuyez dans la compagnie du pauvre vieux solitaire de la tour Gazeau.
M. .\UBERT
Vous ne le croyez pas, mon ami! Depuis que je suis attaché à M. le chevalier de Mauprat, ai-je passé plus d'une semaine sans venir causer longuement avec vous?
PATIKNCK.
Par bonté!
M. AUBERT
Non, par affection : vous êtes un des hommes que j'aime le mieux au monde, parce que, avec l'austérité d'un saint, vous avez la naïveté d'un enfant !
PATIENCE
Merci, mortsieur Aubert!... Et la bonne Edmée, elle m'aime aussi, pas vrai?
M. ALBERT
Sans la chasse d'aujourd'iiui, elle serait venue avec moi
PATIENCE
Elle fait la guerre aux loups? Bah! ils ne me disent jamais rien, à moi qui vis au milieu d'eux!
M. AU BERT, liant.
Aussi passez-vous pour sorcier, comme votre ami Marcasse ! Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu, le philosophe silencieux ?
PATIENCE
Je l'ai vu dans la journée, il s'en allait à la Roche-Mauprat. , '
M. AUBERT
Il n'a donc pas peur de ces bandits?
PATIENCE
Quel mal voulez-vous qu'ils fassent à ce pauvre brav9 homme ?
M. AUBERT
Et vous, ils ne vous ont jamais tourmenté?
PATIENCE
Je vis à la limite des terres où ils s'arrogent leurs anciens droits de corvée et de rançon. Je n'ai rien, je ne cultive rien, j'habite une ruine abandonnée... et pourtant j'ai eu maille à partir avec eux. Il y a sept ou huit ans, Bernard Maupral, leur neveu, passait par ici...
M. AUBERT
Bernard ! malheureux jeune homme ! élevé par, eux, perdu par leurs exemples!
34 TIIP:ATRE complet de GEORGE SAXD
PATIENCE
Attendez... C'était alors un mécliant garnement : j'avais apprivoisé une pauvre clioiielle qu'il trouva plaisant d'abattre d'un coup do pierre, en me traitant de meneux de loups, et en me menaçant de sa fronde. Je perdis le jugement en voyant couler le sang de l'oiseau. C'est la- seule fois qu'il y ait eu du sang sur ma porte, et j'ai failli quitter la tour Gazeau à cause de ça. Je pris le garçonnet par les poignets. Il était déjà fort, je l'étais davantage, je le liai à un arbre, je m'armai d'une branclie et je le fustigeai... Dame! c'est la seule fois aussi que j'aie frappé un enfant! mais j'avais mon idée ; voyant que ce mauvais chien chassait de race, je voulais lui donner l'horreur du sang ; j'avais attaché l'oiseau mort au-dessus de sa tête, et, à chaque goutte qui tombait sur lui, je le fouaillais... bien doucement, je vous jure, mais de manière à l'humilier, je ne voulais pas autre chose! Il pleurait de rage, et il me jura que je m'en repentirais quand il aurait âge d'homme.
M. AUBERT
C'était fort imprudent à vous! il a dû le dire à ses oncles...
PATIENCE
Eh bien, il y a du bon dans ce garçon-là : il ne l'a jamais dit, que je sache, et il m'a sauvé la vie.
M. AUBERT
Comment cela?
PATIENCE
Oui, il s'est mis, l'an dernier, entre ses oncles qui voulaient me voler mes deux chèvres, et moi qui voulais les défendre... Mais entendez-vous?... C'est le pas d'un cheval! Merci, il a de bons yeux ou une belle peur, celui qui galope en pleine nuit sur mon chemin.
On frappe avec force.
M. AUBE UT, un peu effrayé.
N'ouvrez pas! c'est quelque malfaiteur, peut-être!
MAUrRAT 3S
PATIENCE, souriant.
Ou bien c'est le casseux de bois, le fantôme de la forêt, (a la porte.) Qui va là?
BERNARD, ilehors.
Ouvrez, par tous les diables!... ou j'enfonce votre baraque 1
PATIENCE
Oh! oh! c'est comme ça que vous parlez? Passez votre chemin, l'ami! Oh! vous avez beau pousser! la garniture est bonne! (a m. Auberi.) C'est moi qui l'ai faite. EDMÉE, dehors.
Dieul c'est Patience! Ouvrez, ami, c'est moi!
PATIENCE
La voix d'Edmée! (ii ouvre.) Entrez, entrez, fille du bon Dieu, et soyez la bienvenue !