‹ Théâtre completChapitre 26 sur 146 · SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

SAINT-JEAN

C'est M. le comte de la Marche... Je l'amène ici.

Bernard se relève.

LE CHEVALIER, se levant pour aller au-devant (le M. de la Marche.

Fort bien !

BERNARD, à Edmée, pendant que le cliovalier el M. de la Marche écliangeat quelques mots.

11 va donc venir tous les jours, à présent?

EDMÉE, bas.

Il ne vient qu'une fois par semaine.

BERNARD

^'ous ne trouvez pas que ce soit assez?

' SCÈNE IV Les Mêmes, M. DE LA MARCHE.

LE CHEVALIER

Vous arrivez à point, j'en suis aise; venez, comte, venez!

(m. (le la Marche vient à EJmée, et, ea saluant, lui baise la main. Bernard brise une chaise avec fureur.) Eli bien, qu'est-Ce que lll

fais donc, toi, l'ouragan ? Il faut toujours que ce garçon casse quelque chose ou quelqu'un 1 Monsieur de la Marche, vous nous trouvez au début d'une conversation qui vous intéresse aussi.

M. DE LA MARCHE

Ah! monsieur!... Est-ce enfin l^e terme des délais... ?

LE CHEVALIER

Apportés à votre mariage par la volonté de ma fille.

BERNARD, l'interrompant. ,

Pardon, mon oncle, mais vous parlez du mariage de ma cousine, et ça ne me regarde pas, moi. J'aimerais mieux m'en aller,

Ah çà ! est-ce que tu es fou ? Quand je te dis qu'il s'agit de toi et de tes afTaires ?

BERNARD

Mes affaires ne m'intéressent pas non plus. Est-ce que j'ai des affaires, moi ? Vous avez assez fait en vous chargeant de m'éduquer et de me nourrir...

LE CHEVALIER

Te tairas-tu, morbleu !

EDMÉE , à Bernard.

Vous l'irritez ! vous lui faites du mal!

MD CIIEVAMKU.

Non! Il me fait du bien, au contraire. Je suis de ces gens nerveux qui ont besoin de se fâcher de temps en temps; tu ne m'en as jamais donné l'occasion, toi... et je ne peux pas t'en faire un reproche!... Mais, lui, il me rajeunit avec ses bourrasques ! J'ëlais comme ça à son âge!... Je suis resté un peu fougueux, à ce qu'on dit. Eh bien, qu'il ne soit meilleur ni pire que moi, et il ne sera pas encore trop haïssable, (a

Bernard, lui prenant le bras.) M'écOUteS-tu Capitaine Tempête ? BERNARD, lui baisant la main avBc feu.

Oui, mon oncle ! mais... p lisque c'est de moi que vous allez parler, je demande en quoi cela peut intéresser monsieur.

M. DE LA MA ne H R, avec une bienveillance un peu ironique.

Comment donc, cher monsieur Bernard ! vous doutez de l'intérêt que je vous porte ?

EDMEE, interrompant Bernanl, qui veut répondre.

Laisserez-vous enfin parler mon père ?

LE CHEVALIER

C'est ça ! gronde-le, toi. (a M. de la Marche naïvement.) Elle

seule a de l'empire sur lui... J'ai donc à vous dire... (S'asseyant à .gauche sur le banc.) Oui, il est temps de le dire sans sourciller, que la race des Mauprat Coupe-Jarret est éteinte.

BEBN'ARH, bondissant.

Que dites-vous là, mon oncle? suis-je mort? , .

LE CHEVALIER

Ton père ne fut jamais de leur bande, et toi... ' ' .

BERNARD

Eh bien, moi, puisque vous parlez de ces choses-là devant le lieutenant général, il est temps de dire... sans sourciller, en effet, que j'ai fait aussi, moi, le métier de franc seigneur. M. DE LA MARCHE , assis de l'autre côté de la table.

Chut, monsieur Bernard ! On ne vous demande pas cela !

BERNARD

Mais il me plaît de vous le dire.

LE cnEVALIER, avec autorité.

Tu ne sais ce que tu dis. Tu as vécu parmi eux, sans avoir

la nolion des lois qui régissent niainlenant les États. Ils t'avaient élevé comme un ancien hobereau. Tu croyais vivre au temps jadis, avoir les mêmes droits... Eli I mon Dieu, vous vous trompiez d'époque, voilà tout. Et nous tous, monsieur de la Marche, n'avons-nous point, parmi nos ancêtres, de hauts barons dont les conquêtes nous paraîtraient fort illégales aujourd'hui? C'est à nous de mettre autant d'honneur et de vertus dans notre vie, que ces malheureux Mauprat avaient mis d'abaissement et de vices dans la leur. Or, mes enfants, mes amis, bien que vous m'ayez vu malade et accablé d'abord par ces événements, j'ai rédéclii dans ma douleur ; j'ai prié Dieu, et j'ai relevé la tête. Je me suis dit que cette catastrophe nous imposait de nouveaux devoirs, et je les ai remp'is...J'ai payé les dettes de tous les Mauprat, et j'ai racheté leur fief, mis aux enchères par les créanciers. M. DE LA. MARCHE, regardant Bernard.

Ah! vous avez racheté...? ■.

LE CHEVALIER

Oui, monsieur; cela retire plusieurs milliers de louis de la dot de ma fille; mais elle est de mon avis, et dit que l'honneur vaut bien ça !

Il présente des papiers à Bernard.

M. DE LA MARCHE

Certes! et celui qui s'occuperait de ce qu'elle apporte en mariage ne serait pas seulement lâche, il serait aveugle. BERNARD, qui a haussé les épaules en écoulant le compliment de M. de la Marche.

Qu'est-ce que c'est donc que ce grimoire-là, mon oncle?

LE CHEVALIER

Ce sont les titres de propriété de la Roche-Mauprat, que mon procureur vient de m'apporter, et qui te constituent seigneur de ce domaine.

BERNARD

Moi? vous me donnez ça ? Vous vous moquez! Non, non, mes pieds ne repasseront jamais ce seuil maudit.

LE CHEVALIER

Le château est détruit, mais la ferme est debout, et redeviendra par nos soins une belle et bonne propriété où tu iras de temps en temps dire d'honnêtes paroles et donner de bons exemples. C'est ton devoir, mon enfant ; il faut faire refleurir l'honneur, là où le mal avait semé la peste. Nous irons ensemble, et tu me suivras, toi, jeune homme, là où, moi, vieillard, je porterai une âme ferme et un front tranquille.

BERNARD

Ah ! mon oncle ! vous êtes un homme,, vous ! Soyez béni pour le payement des dettes! Mais, quant au patrimoine, je. refuse! je n'en ai pas besoin ! A un être comme moi, il ne faut qu'un fusil au bras, un carnier au flanc, un chien de chasse derrière les talons!... Oui, une arme et la liberté!... (u se lève.) Je ne serai jamais qu'un gentilhomme illettré, et vos leçons, monsieur Aubert, tombent comme le grain sur la roche! Épargnez-vous une peine inutile; quant à vous, Edmée, jamais je ne consentirai à faire brèche à votre fortune !

EDMÉE

Bernard!...

BERNARD, avec amertume.

Oh! ma cousine, je sais bien que vous feriez tous les sacrifices pour vous dispenser...

EDMÉE, fièrement, mais tremblant.

Pour me dispenser de quoi, s'il vous plait, Bernard?

BERNARD

De tenir certaine promesse que vous m'avez faite le jour de notre première entrevue.

LE CHEVALIER, étonné, se levant.

Quelle promesse lui as-tu donc faite, Edmée ?

BERNARD, regardant Aubert, qui lui serre le bras avec anxiété. Il lève les épaules et sourit.

Elle m'a promis de me regarder toujours comme son frère et son ami. Ne sont-ce pas là vos paroles, Edmée, et croyezvous que cela se prouve avec de l'argent?

EDMEE, lui tendant la main.

Vous êtes un noble cœur, Bernard^ et je tiendrai mes promesses.

BERNARD, au chevalier.

Mon oncle, pardonnez-moi, ne me prenez pas pour un ingrat... je...

LE CHEVALIER

Tu acceptes ?

BERNARD, vaincu par le regard d'Edmée.

Oui, mon oncle.

LE CHEVALIER

A la bonne heure donc! viens m'embrasser et rentrons. Le froid commence à se faire sentir... et mes douleurs aussi... Venez, monsieur Aubert; je veux consulter M. de la Marche sur certaines formalités... (bas, montrant Bernant) relatives à la situation de ce garçon-là.

II sort avec M. Aubert, qui lui donne le bras. M. DE LA MARCHE.

Aurai-je l'honneur d'offrir mon bras à mademoiselle Edmée?

BERNARD, menaçant.

Excusez, je vous avais devancé.

Il prend le bras d Edmée sous le sien. M. DE LA MARCHE.

Je ne crois pas !

Jen ai menti, peut-être ?

EDMÉE, effrayée, quittant le bras de Bernard. Je vous rejoins, messieurs; j'ai quelques ordres à donner ici; vous permettez?

M. DE LA MARCHE, montrant la porte à Bernard, qui fait mine do rester, et le saluant avec un air de cérémonie railleuse. En ce cas, monsieur Bernard...

BERNAUl), sèchoment.

Je n'en ferai rien.

M. DE LA MAUCHE, avec ironie.

Ni moi non plus.

BERNARD

* Je serai, niordieu ! plus têtu que vous ; vous sortirez avant moi.

M. DE LA MARCHE

Vraiment, je suis confus de tant de courtoisie. Mademoiselle de Mauprat, je vous fais compliment de M. Bernard ; savez-vous qu'il devient d'une politesse... effrayante?

EDMÉE, riant avec efforl. "

Il est toujours taquin, c'est sa manière d'être! A propos, j'ai quelque chose à lui dire; vous permettez, monsieur le comte? c'est un détail d'intérieur.

M. DE LA MARCHE

Ah ! cela, c'est diO'érent; comment donc ! chère Edmée!

11 s'incline el sort.

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