AÏ ESC II A
Ayf C'est un présage I Le malheur n'est pas loin.
GiAOUR, poussa/il la ioriue du pied.
Tu déraisonnes.
AÏESCHA
Madré f Ce présage-là n'a jamais menti. Je ne passerai pas par ici.
(Elle court à droite et se glisse dans le jardin voisin, à travers la clôture. Giaour la regarde s'éloigner. On entend la petite flûte au loin, dans l'oasis, Giaour va au fond, ouvre la porte et regarde sur le chemin. Il fait un signal à gauche, avec son burnous. On entend des pas furtifs et Clotilde paraît,)
CLOTiLDE, bas.
J'ai entendu parler... Vous étiez avec elle ?
GIAOUR, même jeu.
Oui... Elle était là... Elle m'a appelé. (Ils entrent,)
C'est singulier. A cette heure, elle est toujours rentrée. Elle ne se doute de rien ?
GIAOUR
Je ne crois pas.
CLOTiLDE, avec une nuance de salis faciion naïve.
Comme nous sommes imprudents, seigneur Giaour!
GIAOLR
Il n'y a plus de danger.
CLOTILDE
Qui sait ? Elle se cache, elle écoute peut-être... Par où est-elle sortie ?
GIAOUR
Par ici.
CLOTILDE
Vous feriez mieux de regarder. (// va voir. Clolilde louche du pied la lorlue et se penche pour Vexaminer.) Oh, la jolie tortue! Elle est toute bleue, avec des raies grises... Je vais l'emporter à la maison. {Elle prend la \lorlue el la pose sur le lapis.) Vous ne voyez rien ?
GIAOUR
Non. Elle est partie.
Seigneur Giaour ?
GIAOUR
Jeune fille ?
CLOTILDE
Est-ce vrai, ce que vous m'avez dit hier ?
GIAOUR, grave.
Je ne suivrais pas tes traces depuis une se-
maine... je ne serais pas cette nuit dans ton jardin, si ce n'était vrai.
CLOTILDE
Mais vous êtes marié déjà... et Ton dît que certaines de vos femmes sont d'une grande beauté... Comment pouvez-vous m'aimer, moi qui ne leur ressemble en rien ?
GIAOUR
Si l'amour que j'ai pour mes femmes s'appelle amour, celui que j'ai pour toi ne s'appelle pas amour... Et pourtant, comment nommer ce qui est dans mon cœur ? J'ai six épouses et j'ai possédé bien des maîtresses, dans mes voyages, non seulement des veuves ou des courtisanes, mais des vierges dont le palanquin était réputé inaccessible... Et toujours j'ai pu désigner ce pour quoi je les aimais. L'une, c'était pour ses cheveux flottants, l'autre pour son regard timide... Mais toi, toi que je n'ai pas dévêtue, toi qu'à peine j'ai serrée dans mes bras, je ne puis dire pourquoi je t'aime.
CLOTILDE
Et moi, je sais très bien pourquoi je vous aime, seigneur Giaour.
GIAOUR
Tu ne peux pas connaître cette souffrance enivrante que j'ignorais moi-même. C'est un mal nouveau que tu as apporté d'Europe... Enfant, ton teint est d'une blancheur ambrée... Ta taille est mince et ronde comme une corde... Et pourtant, ce que je désire en toi n'a ni forme ni couleur... C'est
un trésor que je ne puis te demander, ignorant ce qu'il est... que tu ne peux me donner, ne le connaissant pas... Un trésor que les hommes de ma race ne posséderont sans doute jamais...
CLOTILDE
Pourquoi vous tourmentez-vous?... N'étes-vous pas heureux d'être ici avec moi?
GiAOUR, la serrant dans ses bras.
Tu as raison.
CLOTILDE
Seigneur Giaour.
GIAOUR
Jeune fîMe?
CLOTILDE
Mettez-vous là. {Ils prennent place sur le tapis. On entend maintenant une autre musique, des sonorités molles; énervantes, incertaines.) Vous êtes allé à Bagdad, n'est-ce pas, dans vos voyages?
GIAOUR
Oui.
Le jardin où s'asseyaient le jeune prince et la jeune princesse était-il comme celui-ci ?
GIAOUR, souriant.
Il devait être pareil.
CLOTILDE
El la musique qu'ils entendaient ?
GIAOUR
Pareille, sans doute.
CLOTILDE
Et le prince, était-il habillé comme vous ?
GIAOUR
Oh, bien plus richement I
CLOTILDE
N'avez-vous pas de plus riches vêtements? Des turbans, avec des pierreries ? Pourquoi ne les portez-vous pas ?... Et vous devez avoir aussi des armes recourbées? Des lances, des boucliers?
GIAOUR
J'en ai. Je te les montrerai.
CLOTILDE
Est-ce que vous m'emmènerez un jour en voyage ?
Certes !
CLOTILDE
Vous m'emporterez dans vos bras ? Au galop de votre cheval ? Je ne serai pas trop lourde ?
GIAOUR, lui caressant les cheveux.
Tu seras légère, mon bel oiseau blanc.
CLOTILDE
Et où irons-nous, seigneur Giaour ? Arrive-
rons-nous un jour dans une ville pleine de palais, de terrasses ?
GIAOUR
Qui sait ?
CLOTILDE
Y aura-t-il des esclaves pour nous servir ? Des danseuses dans un pavillon ? Verrons-nous le Khalife se promener dans ses jardins ? Y aura-t-il des bassins, des jets d'eau ?
GIAOUR
Hélas, jeune fille, il n'y a plus de Khalifes, plus de palais... Il y a la poste et le télégraphe !
CLOTILDE
Vous êtes méchant.
GIAOUR
Laisse là ces chimères. C'est moi seul qu'il faut aimer.
Mais je vous aime, Giaour.
GIAOUR
Tu aimes une image.
CLOTILDE
De quelle image parlez-vous ?
GIAOUR, lui louchant le fronl.
De celle qui est dessinée là. (// rélreinl.) Ah, fous que nous sommes ! Qu'allons-nous chercher
au delà de nous-mêmes ? Viens... Ne reste pas ainsi toute droite dans Tobscurité... Ne me regarde pas avec ces yeux plaintifs... (Il la ploie doucemenl contre sa poitrine et lui j)rend un baiser. Comme elle se dégage :) Ne m'éloigne pas de la douceur que Ton prend à tes lèvres.
CLOïiLDE, se défendant faiblement.
Non, Giaour... Non...
GIAOUR
Ne te défends pas... Laisse-moi te presser entre mes bras, petite grappe vivante... Laisse-moi épuiser le doux fruit de ton corps...
CLOTILDE
Je ne reviendrai plus ici... Je n'aurai plus confiance en vous.
GIAOUR
Tu reviendras. Tu reviendras chaque nuit de l*été... Et si tu crains d'être suivie, nous laisserons traîner derrière nous une étoffe sur le sable, pour effacer la trace de nos pas.
CLOTILDE
Je crains d'être suivie, mais je vous crains plus que tout le reste, Giaour.
GIAOUR
J'aime que tu me craignes... J'aime que tes yeux mouillés me fixent dans l'angoisse, comme ceux d'un malade qui ne peut pas parler.
CLOTILDE
Partons, Giaour, partons !
GiAOUR, la caressant.
* Tu es plus souple que la branche qui ploie... Tes épaules sont lisses comme le marbre sur lequel on broie les parfums... Et le parfum chaud qui monte de toi m'incendie !
CLOTILDE
Eloignez-vous, Giaour.
GIAOUR
Je veux baiser tes lèvres. Ta bouche est une fleur où perlent des gouttes de rosée îj
CLOTILDE
Laissez-moi ! Laissez-moi !
GIAOUR
Je ne te laisse pas !... Et même si j'ouvrais les
bras, mon désir te poursuivrait! O, jeune fille, les
dents de l'amour sont enfoncées dans ton cœur et
toujours elles le déchireront î... Ne retiens pas tes
larmes. Ne lutte pas contre cette ivresse... Elle
est meilleure que le vin du matin et que la liqueur
d'or!
CLOTILDE, cherchant à se dégager.
J'ai peur!... Lâchez-moi!
GIAOUR
Ne cherche pas à fuir!... Ne te replie pas comme une couleuvre entre les herbes !
CLOTiLDE, Iressaillanl.
Giaour... Il me semble que j'entends des pas sur le chemin.
GIAOUR
Quelque chacal en maraude. Laisse...
CLOTILDE
Écoute, Gîaour ! Écoute ! (Silence. On entend des pas hésilanls qui s'approchent. Elle se lève.) J'en étais sûre! Il y a quelqu'un sur le chemin !
A cette heure... Qui peut...
CLOTILDE
Va voir... Je resterai cachée dans la haie...
(Giaour se glisse souplement, silencieusement vers le fond, regarde et revient à Clotilde qui s'est dissimulée à droite, parmi les verdures.)
GIAOUR, bas.
C'est un Européen... On dirait qu'il est ivre...
(Tous deux attendent, cachés dans la haie. Les pas se rapprochent. On distingue sur le chemin le costume blanc d'un Européen.
L'homme marche lourdement, en titubant.
Il hésite près de la porte du Jardin, puis la pousse et entre. On reconnaît Laurency, nutête et dans un état de prostration qui lui donne parfois l'apparence de l'ivresse.)
CLOTILDE, bas.
C'est mon père !
(Il s'avance pesamment el se laisse tomber à genoux sur le tapis. Il soupire profondément, la tête penchée. D'un geste imprécis, il fouille dans une poche et en tire une photographie qu'il contemple avec un mélange de passion et d^horreur. Il y applique ses lèvres dans un baiser convulsif. Aussitôt après, envahi par la honte, il la jette sur le sol oii il s'écroule dans une demi-inconscience. Il revient peu à peu à lui, ramasse la photographie du mouvement rapide d'un coupable qui craint d'être surpris, se relève, traverse le jardin en chancelant misérablement, sort et disparaît à gauche.)
CLOTILDE, se détachant de la haie.
Quelle peur, Giaour ! Quelle peur j'ai eue !
GIAOUR
Que venait-il faire ici ? Est-ce qu'il a bu ?
CLOTILDE
Non... C'est son mal... Aïescha m'a expliqué... Partons, Giaour !
GIAOUR, lui prenant les mains.
Pas encore.
CLOTILDE
Si... Je veux rentrera la maison... Il peut avoir
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besoin de soins... Je ne Tai jamais vu comme ce soir.
GiAoïJR, la laissant aller.
Je ne suis déjà plus dans ta pensée.
CLOTILDE
Je suis inquiète... J'aime mon père... J'ai pitié de lui...
GiAOUR, après une hésitation.
Écoute-moi, jeune fille... Je ne connais pas cette pitié dont tu parles. Mais je ne veux pas qu'un être cher à ton cœur soit lésé par ma faute... ou par celle de l'Agha.
Lésé?
GIAOUR
Retiens bien ce que je vais te dire : si tu veux lui éviter de grands malheurs, dissuade-le d'envoyer à Alger ses représentants.
CLOTILDE
Quels malheurs, Giaour ?
GIAOUR
Je ne puis t'en révéler davantage. Qu'il renonce à son projet. Ne dis pas que l'avertissement vient de moi : il n'en tiendrait pas compte. Et pas un mot devant Aïescha !
CLOTILDE
Je suivrai vos conseils. J'ai confiance en vous... Je vous remercie.
GIAOUR
Tu viendras, demain soir ?
CLOTiLDE, crainiwement.
Il ne faut pas, Giaour.
GIAOUR, la prenant dans ses bras.
Pourquoi ?
CLOTILDE
Je ne devrais pas vous revoir : je suis trop bien avec vous.
GIAOUR
Je t'aime.
Je t'aime aussi.
GIAOUR
Reviens. Que crains-tu? Qui peut nous découvrir? Nous serons deux secrets enfouis dans la poitrine des ténèbres...
(Un silence.)
CLOTILDE
Comme l'air est brûlant, tout à coup! ... Sentezvous ? ... On dirait du feu !
GIAOUR
Oui... C'est une bouffée de sirocco...
CLOTILDE
Il y a comme une taie blanche sur la lune... (On entend au loin des grenouilles coasser furieusement, toutes ensemble.) Entendez-vous les grenouilles, dans Voued? Qu'est-ce qu'elles ont ?
GIAOUR
C'est Teau... c'est l'eau qui est trop chaude.
CLOTILDE
On dirait qu'elles aboient. (Elle écoule.) Allonsnous-en. J'étoufle ici.
GIAOUR
On étouffera partout, cette nuit.
(Ils se dirigenl vers le fond.)
CLOTiLjDE, revenant.
Et ma tortue que j'oubliais !
(Elle prend la tortue sur le tapis. Ils sortent du jardin.)
RIDEAU
Une rue de la ville, la nuit. A gauche. Ventrée d'un café maure. Un gamin Joue aux osselets, à plat-ventre dans la poussière. A droite, deux prostituées arabes sont assises devant leur porte, immobiles, indifférentes. On entend la musique étouffée d'un mauvais lieu voisin.
Des Arabes passent. La gamine du deuxième tableau passe vivement, en se retournant plusieurs fois, avec inquiétude et coquetterie.
Derrière elle, entrent le Receveur et un jeune Arabe ; quinze ans, l'air vicieux.
LE RECEVEUR
Tu te moques de moi, petite canaille.