‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 11 sur 71 · AÏ ESC II A · texte numérisé non relu

AÏ ESC II A

Ayf C'est un présage I Le malheur n'est pas loin.

GiAOUR, poussa/il la ioriue du pied.

Tu déraisonnes.

AÏESCHA

Madré f Ce présage-là n'a jamais menti. Je ne passerai pas par ici.

(Elle court à droite et se glisse dans le jardin voisin, à travers la clôture. Giaour la regarde s'éloigner. On entend la petite flûte au loin, dans l'oasis, Giaour va au fond, ouvre la porte et regarde sur le chemin. Il fait un signal à gauche, avec son burnous. On entend des pas furtifs et Clotilde paraît,)

CLOTiLDE, bas.

J'ai entendu parler... Vous étiez avec elle ?

GIAOUR, même jeu.

Oui... Elle était là... Elle m'a appelé. (Ils entrent,)

C'est singulier. A cette heure, elle est toujours rentrée. Elle ne se doute de rien ?

GIAOUR

Je ne crois pas.

CLOTiLDE, avec une nuance de salis faciion naïve.

Comme nous sommes imprudents, seigneur Giaour!

GIAOLR

Il n'y a plus de danger.

CLOTILDE

Qui sait ? Elle se cache, elle écoute peut-être... Par où est-elle sortie ?

GIAOUR

Par ici.

CLOTILDE

Vous feriez mieux de regarder. (// va voir. Clolilde louche du pied la lorlue et se penche pour Vexaminer.) Oh, la jolie tortue! Elle est toute bleue, avec des raies grises... Je vais l'emporter à la maison. {Elle prend la \lorlue el la pose sur le lapis.) Vous ne voyez rien ?

GIAOUR

Non. Elle est partie.

Seigneur Giaour ?

GIAOUR

Jeune fille ?

CLOTILDE

Est-ce vrai, ce que vous m'avez dit hier ?

GIAOUR, grave.

Je ne suivrais pas tes traces depuis une se-

maine... je ne serais pas cette nuit dans ton jardin, si ce n'était vrai.

CLOTILDE

Mais vous êtes marié déjà... et Ton dît que certaines de vos femmes sont d'une grande beauté... Comment pouvez-vous m'aimer, moi qui ne leur ressemble en rien ?

GIAOUR

Si l'amour que j'ai pour mes femmes s'appelle amour, celui que j'ai pour toi ne s'appelle pas amour... Et pourtant, comment nommer ce qui est dans mon cœur ? J'ai six épouses et j'ai possédé bien des maîtresses, dans mes voyages, non seulement des veuves ou des courtisanes, mais des vierges dont le palanquin était réputé inaccessible... Et toujours j'ai pu désigner ce pour quoi je les aimais. L'une, c'était pour ses cheveux flottants, l'autre pour son regard timide... Mais toi, toi que je n'ai pas dévêtue, toi qu'à peine j'ai serrée dans mes bras, je ne puis dire pourquoi je t'aime.

CLOTILDE

Et moi, je sais très bien pourquoi je vous aime, seigneur Giaour.

GIAOUR

Tu ne peux pas connaître cette souffrance enivrante que j'ignorais moi-même. C'est un mal nouveau que tu as apporté d'Europe... Enfant, ton teint est d'une blancheur ambrée... Ta taille est mince et ronde comme une corde... Et pourtant, ce que je désire en toi n'a ni forme ni couleur... C'est

un trésor que je ne puis te demander, ignorant ce qu'il est... que tu ne peux me donner, ne le connaissant pas... Un trésor que les hommes de ma race ne posséderont sans doute jamais...

CLOTILDE

Pourquoi vous tourmentez-vous?... N'étes-vous pas heureux d'être ici avec moi?

GiAOUR, la serrant dans ses bras.

Tu as raison.

CLOTILDE

Seigneur Giaour.

GIAOUR

Jeune fîMe?

CLOTILDE

Mettez-vous là. {Ils prennent place sur le tapis. On entend maintenant une autre musique, des sonorités molles; énervantes, incertaines.) Vous êtes allé à Bagdad, n'est-ce pas, dans vos voyages?

GIAOUR

Oui.

Le jardin où s'asseyaient le jeune prince et la jeune princesse était-il comme celui-ci ?

GIAOUR, souriant.

Il devait être pareil.

CLOTILDE

El la musique qu'ils entendaient ?

GIAOUR

Pareille, sans doute.

CLOTILDE

Et le prince, était-il habillé comme vous ?

GIAOUR

Oh, bien plus richement I

CLOTILDE

N'avez-vous pas de plus riches vêtements? Des turbans, avec des pierreries ? Pourquoi ne les portez-vous pas ?... Et vous devez avoir aussi des armes recourbées? Des lances, des boucliers?

GIAOUR

J'en ai. Je te les montrerai.

CLOTILDE

Est-ce que vous m'emmènerez un jour en voyage ?

Certes !

CLOTILDE

Vous m'emporterez dans vos bras ? Au galop de votre cheval ? Je ne serai pas trop lourde ?

GIAOUR, lui caressant les cheveux.

Tu seras légère, mon bel oiseau blanc.

CLOTILDE

Et où irons-nous, seigneur Giaour ? Arrive-

rons-nous un jour dans une ville pleine de palais, de terrasses ?

GIAOUR

Qui sait ?

CLOTILDE

Y aura-t-il des esclaves pour nous servir ? Des danseuses dans un pavillon ? Verrons-nous le Khalife se promener dans ses jardins ? Y aura-t-il des bassins, des jets d'eau ?

GIAOUR

Hélas, jeune fille, il n'y a plus de Khalifes, plus de palais... Il y a la poste et le télégraphe !

CLOTILDE

Vous êtes méchant.

GIAOUR

Laisse là ces chimères. C'est moi seul qu'il faut aimer.

Mais je vous aime, Giaour.

GIAOUR

Tu aimes une image.

CLOTILDE

De quelle image parlez-vous ?

GIAOUR, lui louchant le fronl.

De celle qui est dessinée là. (// rélreinl.) Ah, fous que nous sommes ! Qu'allons-nous chercher

au delà de nous-mêmes ? Viens... Ne reste pas ainsi toute droite dans Tobscurité... Ne me regarde pas avec ces yeux plaintifs... (Il la ploie doucemenl contre sa poitrine et lui j)rend un baiser. Comme elle se dégage :) Ne m'éloigne pas de la douceur que Ton prend à tes lèvres.

CLOïiLDE, se défendant faiblement.

Non, Giaour... Non...

GIAOUR

Ne te défends pas... Laisse-moi te presser entre mes bras, petite grappe vivante... Laisse-moi épuiser le doux fruit de ton corps...

CLOTILDE

Je ne reviendrai plus ici... Je n'aurai plus confiance en vous.

GIAOUR

Tu reviendras. Tu reviendras chaque nuit de l*été... Et si tu crains d'être suivie, nous laisserons traîner derrière nous une étoffe sur le sable, pour effacer la trace de nos pas.

CLOTILDE

Je crains d'être suivie, mais je vous crains plus que tout le reste, Giaour.

GIAOUR

J'aime que tu me craignes... J'aime que tes yeux mouillés me fixent dans l'angoisse, comme ceux d'un malade qui ne peut pas parler.

CLOTILDE

Partons, Giaour, partons !

GiAOUR, la caressant.

* Tu es plus souple que la branche qui ploie... Tes épaules sont lisses comme le marbre sur lequel on broie les parfums... Et le parfum chaud qui monte de toi m'incendie !

CLOTILDE

Eloignez-vous, Giaour.

GIAOUR

Je veux baiser tes lèvres. Ta bouche est une fleur où perlent des gouttes de rosée îj

CLOTILDE

Laissez-moi ! Laissez-moi !

GIAOUR

Je ne te laisse pas !... Et même si j'ouvrais les

bras, mon désir te poursuivrait! O, jeune fille, les

dents de l'amour sont enfoncées dans ton cœur et

toujours elles le déchireront î... Ne retiens pas tes

larmes. Ne lutte pas contre cette ivresse... Elle

est meilleure que le vin du matin et que la liqueur

d'or!

CLOTILDE, cherchant à se dégager.

J'ai peur!... Lâchez-moi!

GIAOUR

Ne cherche pas à fuir!... Ne te replie pas comme une couleuvre entre les herbes !

CLOTiLDE, Iressaillanl.

Giaour... Il me semble que j'entends des pas sur le chemin.

GIAOUR

Quelque chacal en maraude. Laisse...

CLOTILDE

Écoute, Gîaour ! Écoute ! (Silence. On entend des pas hésilanls qui s'approchent. Elle se lève.) J'en étais sûre! Il y a quelqu'un sur le chemin !

A cette heure... Qui peut...

CLOTILDE

Va voir... Je resterai cachée dans la haie...

(Giaour se glisse souplement, silencieusement vers le fond, regarde et revient à Clotilde qui s'est dissimulée à droite, parmi les verdures.)

GIAOUR, bas.

C'est un Européen... On dirait qu'il est ivre...

(Tous deux attendent, cachés dans la haie. Les pas se rapprochent. On distingue sur le chemin le costume blanc d'un Européen.

L'homme marche lourdement, en titubant.

Il hésite près de la porte du Jardin, puis la pousse et entre. On reconnaît Laurency, nutête et dans un état de prostration qui lui donne parfois l'apparence de l'ivresse.)

CLOTILDE, bas.

C'est mon père !

(Il s'avance pesamment el se laisse tomber à genoux sur le tapis. Il soupire profondément, la tête penchée. D'un geste imprécis, il fouille dans une poche et en tire une photographie qu'il contemple avec un mélange de passion et d^horreur. Il y applique ses lèvres dans un baiser convulsif. Aussitôt après, envahi par la honte, il la jette sur le sol oii il s'écroule dans une demi-inconscience. Il revient peu à peu à lui, ramasse la photographie du mouvement rapide d'un coupable qui craint d'être surpris, se relève, traverse le jardin en chancelant misérablement, sort et disparaît à gauche.)

CLOTILDE, se détachant de la haie.

Quelle peur, Giaour ! Quelle peur j'ai eue !

GIAOUR

Que venait-il faire ici ? Est-ce qu'il a bu ?

CLOTILDE

Non... C'est son mal... Aïescha m'a expliqué... Partons, Giaour !

GIAOUR, lui prenant les mains.

Pas encore.

CLOTILDE

Si... Je veux rentrera la maison... Il peut avoir

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besoin de soins... Je ne Tai jamais vu comme ce soir.

GiAoïJR, la laissant aller.

Je ne suis déjà plus dans ta pensée.

CLOTILDE

Je suis inquiète... J'aime mon père... J'ai pitié de lui...

GiAOUR, après une hésitation.

Écoute-moi, jeune fille... Je ne connais pas cette pitié dont tu parles. Mais je ne veux pas qu'un être cher à ton cœur soit lésé par ma faute... ou par celle de l'Agha.

Lésé?

GIAOUR

Retiens bien ce que je vais te dire : si tu veux lui éviter de grands malheurs, dissuade-le d'envoyer à Alger ses représentants.

CLOTILDE

Quels malheurs, Giaour ?

GIAOUR

Je ne puis t'en révéler davantage. Qu'il renonce à son projet. Ne dis pas que l'avertissement vient de moi : il n'en tiendrait pas compte. Et pas un mot devant Aïescha !

CLOTILDE

Je suivrai vos conseils. J'ai confiance en vous... Je vous remercie.

GIAOUR

Tu viendras, demain soir ?

CLOTiLDE, crainiwement.

Il ne faut pas, Giaour.

GIAOUR, la prenant dans ses bras.

Pourquoi ?

CLOTILDE

Je ne devrais pas vous revoir : je suis trop bien avec vous.

GIAOUR

Je t'aime.

Je t'aime aussi.

GIAOUR

Reviens. Que crains-tu? Qui peut nous découvrir? Nous serons deux secrets enfouis dans la poitrine des ténèbres...

(Un silence.)

CLOTILDE

Comme l'air est brûlant, tout à coup! ... Sentezvous ? ... On dirait du feu !

GIAOUR

Oui... C'est une bouffée de sirocco...

CLOTILDE

Il y a comme une taie blanche sur la lune... (On entend au loin des grenouilles coasser furieusement, toutes ensemble.) Entendez-vous les grenouilles, dans Voued? Qu'est-ce qu'elles ont ?

GIAOUR

C'est Teau... c'est l'eau qui est trop chaude.

CLOTILDE

On dirait qu'elles aboient. (Elle écoule.) Allonsnous-en. J'étoufle ici.

GIAOUR

On étouffera partout, cette nuit.

(Ils se dirigenl vers le fond.)

CLOTiLjDE, revenant.

Et ma tortue que j'oubliais !

(Elle prend la tortue sur le tapis. Ils sortent du jardin.)

RIDEAU

Une rue de la ville, la nuit. A gauche. Ventrée d'un café maure. Un gamin Joue aux osselets, à plat-ventre dans la poussière. A droite, deux prostituées arabes sont assises devant leur porte, immobiles, indifférentes. On entend la musique étouffée d'un mauvais lieu voisin.

Des Arabes passent. La gamine du deuxième tableau passe vivement, en se retournant plusieurs fois, avec inquiétude et coquetterie.

Derrière elle, entrent le Receveur et un jeune Arabe ; quinze ans, l'air vicieux.

LE RECEVEUR

Tu te moques de moi, petite canaille.

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