A' E U V 1 E M E T A H L E AU
CLOÏILDE
Son fils, en tout cas, n'a pas voulu nous offenser, j'en répondrais.
LAURENCY
Tel père...
CLOTiLDE, rinlerrompanl vivement.
Non, justement. On voit bien que ce n'est pas un fourbe. Il est sauvage peut-être, mais capable de noblesse.
LAURENCY
Tu as de ces illusions !
CLOTILDE
Toi, père, tu as des préventions. Tu ne le connais pas, ce jeune homme !
LAURENCY
Toi non plus.
CLOTILDE
J'ai causé avec lui.
LAURENCY
Cinq minutes.
CLOTILDE
Oh, bien plus longtemps !
LAURENCY
Comment ?
CLOTILDE
Je l'ai rencontré, avant-hier, sur le marché.
î»f> LE SI MO UN
LAURENCY
Et il a osé t'aborder ?
Pourquoi pas ?
LAURENCY, Qvec UTic colèrc subite.
Mais tu ignores donc tout des mœurs d'ici ? C'est la grossièreté la plus humiliante ! C'est un soufflet! C'est une menace !... Aussi comment as-tu pu lui répondre ?
CLOTILDE, limidemenl.
Je ne savais pas... Ce n'est pas de ma faute, s'il m'a parlé.
LAURENCY
Enfin, qu'est-ce qu'il t'a dit?
CLOTILDE
Il m'a fait des excuses, des compliments...
LAURENCY
Qu'a-t-il dit ? Quels termes ? Quels mots?
CLOTILDE
Il a regretté que la démarche de son père t'ait déplu...
LAURENCY
Déplu !
CLOTILDE
Il comprend maintenant tout ce qui nous sépare... Il va bientôt repartir pour le nord... Et sa tristesse le suivra... comme un sombre manteau flottant... »
i\ E U VI È M Ë T A li L E AU 97
LAURENCY, haussaul les épaules.
Ha, le poète!... C'est tout ?
CLOTiLDE, prête à pleurer.
Ouï, père.
LAURENCY, sc Calmant.
Bien... Je n'aurais pas dû m'emporter... Mais sache à l'avenir que s'il ose encore te poursuivre, tu peux le gifler ou le cravacher comme le dernier des mendiants... D'ailleurs, Aïescha a raison... Tu ne devrais pas sortir seule... Quand je ne pourrai pas t'accompagner, je te donnerai quelqu'un.
CLOTILDE
Père...
LAURENCY
Quoi, mon enfant ?
CLOTILDE
Pourquoi ne m'accompagnes-tu plus jamais ?
LAURENCY, saus la regarder.
Je te l'ai dit... Je n'ai pas le temps.
CLOTILDE
Tu le prenais, au début... Rappelle-toi nos promenades dans l'oasis... aux sables rouges... aux vieux cimetières... au puits des nomades.
LAURENCY
Tu as fait toutes les excursions.
Père...
LAURKNCY
Quoi ?
CLOTILDE
Sais-tu ce que je pense, de temps en temps ? C'est que tu ne veux plus sortir avec moi... Je t'ennuie.
LAURENCY, vivemeul, mais en évitant de la regarder.
Toi ? M'ennuyer ? Mais, ma chérie, c'est une idée absurde.
CLOTILDE
Bien vrai ?
LAURENCY
Absurde !
CLOTILDE
J'ai parfois pensé autre chose...
LAURENCY
Quoi donc ?
CLOTILDE
C'est que tu étais fâché contre moi...
LAURENCY
Encore plus absurde. Commentas-tu pu croire...
Il m'avait semblé... que tu étais moins affectueux avec moi que les premiers jours. Alors j'ai cru... que je t'avais chagriné sans le savoir... que
tu m'en voulais de je ne sais ejuoi... C'est bien vrai ? Tu n'as rien contre moi ?
Ï.AURENCY
Absolument rien, ma chérie.
CLOTiLDE court Vcmbrasser et s*assiedsur la chaise longue.
Ah, je suis contente !... Il y a des moments où tu as l'air de t'en vouloir à toi-même.
LAURENCY, sourîanl faiblement.
Hé, qui n'a de griefs contre lui-même ?
CLOTILDE
Moi, je ne me reproche jamais rien.
LAURENCY
Tu es pure comme la lumière.
CLOTILDE
Oh, j'ai mes secrets, comme toutes les jeunes filles.
LAURENCY
Ils doivent être bien innocents î
CLOTILDE, avec une volubilité enjouée.
Je suis sûre que les tiens ne sont pas très cou-
tpables non plus... Tu es si bon!... Tu es souvent triste, parce que tu as beaucoup souffert. Mais tu es certainement l'homme le meilleur que j'aie rencontré. Tu te crois faible : tu es bon, tout simplement!... J'ai encore de la chance, tu sais, d'être
100 LE SlMOUiM
tombée sur un père comme toi ! Enfin, j'aurais très bien pu trouver un homme brutal, ou autoritaire, ou borné, ou indifférent !... Oh, indifférent, c'est ce qui m'aurait fait le plus de chagrin... Tu me promets que tu ne m'aimeras jamais par devoir, par sentiment familial? Mais seulement parce que je te plais ?
LAURENCY
Je te le promets.
CLOTILDE
Il faut m'aimer comme si tu m'avais choisie !
LAURENCY, luî Serrant convulsivement la main. Oui, ma petite Yvonne.
CLOTILDE, surprise.
Pourquoi m'appelles-tu Yvonne ?
LAURENCY, se levaut, en proie à une vive émotion.
Je t'ai appelée... Oui... oui... c'est possible... Une distraction... Il y a des moments, vois-tu, où tu ressembles si étrangement à ta mère... J'oublie ces dix-huit ans... J'embrouille... Dix-huit ans, ce n'est pas grand'chose, pour un homme de mon âge...
(// se rassied.)
CLOTILDE, soudain. Père !
Î.AURENCY
Hein?
NEUVIÈME TABLEAU lOl
CLOTILDE
J'ai compris, maintenant !
LAURENCY
Qu'est-ce que tu as compris?
CLOTILDE
Pourquoi, par instants, tu as l'air de m'en vouloir... C'est qu'à ces instants-là, je te rappelle maman. Tu penses à elle... et tu ne ni'aimes plusl
LAURENCY
Détrompe-toi. Tu ne dois pas croire que ta mère...
CLOTILDE
Elle m'a dit elle-même qu'elle n'avait pas été bonne pour toi.
LAURENCY
C'est vrai.
CLOTILDE
Et que vous vous étiez séparés tout de suite.
LAURENCY
C'est encore vrai... Mais elle ne t'a jamais parlé... des sentiments que j'avais pour elle ?
Non, père, jamais.
LAURENCY, avec gêne.
Oh, ce n'était pas nécessaire... Crois-moi, cependant? ces sentiments... n'étaient pas tels que je puisse t'en vouloir... de me la rappeler.
102 It^^^Ê^^^^^^^^mi^ lE SIMOUN
CLOTiLDE, sponlanémenl.
Est-ce que maman étaît une méchante femme ?
LAURENCY, av€C dcs rélicenccs.
Non... Un peu coquette... un peu sèche... Je crois qu'elle n'a pas assez aimé dans sa vie.
CLOTILDE
Elle t'a fait beaucoup souffrir ?
LAURENCY, malgré lui.
Horriblement î
CLOTILDE, avec exaltalion, se serrant contre lui.
Mon pauvre, mon cher papa î II faut que je répare le mal qu'elle t'a fait.
LAURENCY
Toi?
CLOTILDE
Oui, moi ! L'amour qu'elle t'a volé, il faut que je te le rende î... Ne dis pas que c'est impossible ! Car cet amour dont elle nous a privés tous les deux, il est en moi, tout neuf, prêt à être donné ! Tu dis que je lui ressemble, à elle qui n'a jamais aimé?... Non ! Non ! Je te dis, moi, que je me sens lourde de tendresse !... lourde à pleurer! Il n'y a pas un être au monde que je ne puisse aimer !
LAURENCY
Tu t'exaltes ! Tu t'exaltes I
CLOTILDE
J'ai pitié de toi, père, de ta grande souffrance passée!... Je veux te la faire oublier! (Elle V embrasse.)
LAURENCY, se levajil et chancelanl légèrement. Parlons plus de ça... Parlons plus de ça... Il faut que je te quitte, mon enfant.
CLOTILDE, désappointée.
Déjà ?
LAURENCY, péniblement.
Un rendez-vous... à la maison de commerce... Mes représentants... Ils m'attendent.
CLOTILDE
Que fais-tu, après?
LAURENCY, les mains sur les yeux.
Après... Après ?
CLOTILDE
Veux-tu que j'aille te chercher ? Nous irions nous promener dans la palmeraie.
LAURENCY, balbutiant.
Non... Ne viens pas... J'ai... je ne serai pas libre...
Qu'y a-t-il, père? Tu as l'air de souffrir...
LAURENCY, se dirigeant vers le fond.
Ce n'est rien. C'est cette chaleur... On étouffe,
10+ LE SIMOUI^
aujourd'hui. (// coiffe son casque blanc sur le seuil.) A ce soir, petite...
(// sorl.)
CLOTILDE, sur Ic SCuH.
Ton ombrelle, père... tu as oublié ton ombrelle î
(// ne se retourne pas. Il fait un geste incertain de la main et s'en va d'un pas lourd, par la droite. Clotilde le regarde s'éloigner.)
RIDEAU
Le Jardin dans la palmeraie, la nuit. Clair de lune. On enlend au loin le gazouillement indécis et intermittent d'une petite flûte arabe.
Aïescha est étendue sur le tapis.
Giaour passe sur le chemin.
AÏESCHA
C'est vous, Giaour?
Qui m'appelle ?
AÏESCHA, allant à lui.
Vous ne me reconnaissez pas ? Où allez-vous ?
GIAOUR, sur le chemin.
Nulle part.... Je passais.
AÏESCHA
Entrez donc, Sidi !
GIAOUR, évasivement.
Je n'ai pas le temps.
AÏESCHA
Mais j'ai à vous parler.
GIAOUR
Viens sous nos tentes.
AÏESCHA
Parmi le caquet des femmes ? Non, Sidi. Ce que j'ai à vous dire, je ne puis le dire qu'ici.
GIAOUR
Croîs-moi, nul endroit n'est plus secret que la tente de l'Agha... D'ailleurs, il désire te voir.
AÏESCHA
Votre père m'intimide, Sidi. Parlez-moi donc en son nom, puisqu'une fois, déjà, vous avez été son ambassadeur.
GIAOUR, se décidant brusquement à entrer. Soit.
Vous êtes le bienvenu, Giaour.
GIAOUR, l'arrêtant du geste.
Pas de paroles inutiles... Aïescha, mon père a un ennemi... et tu le connais.
AÏESCHA
Je croyais l'Agha réconcilié avec Laurency.
GIAOUR
Il voulait faire la paix avec lui. Il mûrissait de grands projets : un pacte, un développement de puissance en commun... Et pour rendre l'entente
plus solide, il voulait que la jeune fille devînt mon épouse. Ton maître a refusé î
AÏESCHA, souriant.
Je ne le crois pas disposé à se séparer d'elle en ce moment.
GIAOUR
11 a, de nouveau, gravement offensé mon père, qui, cette fois, est décidé à la vengeance... Connaissant tes sentiments envers Laurency, l'Agha pense que tu t'associeras volontiers à ses projets.
AÏESCHA
Et quels sont ses projets ?
Il sait déjà que Laurency va faire partir pour Alger ses deux représentants, chargés d'une lourde somme d'or... Il veut savoir à combien se monte la somme, comment voyageront ces hommes, en caravane, ou en voiture, avec ou sans eàcotte, quel jour ils partiront... et quelles seront leurs armes...
AÏESCHA, rianl.
C'est tout ce qu'il tient à savoir ?
GIAOUR
C'est tout.
AÏESCHA, même Jeu.
Il me prend pour une Bédouine!... Une esclave à qui suffit le plaisir de trahir le maître. Il oublie
108 LE SI Mo UN
que j'ai du sang espagnol. Je ne suis pas si simple qu'il croit. Une vengeance toute sèche n'est pas ce que je désire.
GIAOUR
Tes services te seraient payés; l'Agha est généreux et quelques centaines de douros...
AÏESCHA, rinler rompant violemment.
C'est toi, cette fois, Giaour, qui me prends pour une chienne arabe î Tu me jettes l'os de la vengeance avec un peu de viande autour. Je ne le ramasse pas !
GIAOUR, avec indifférence.
C'est bien. Mon père se vengera seul. Bonsoir.
AÏESCHA, le retenant.
Vous ne partez pas, Sidi... Maintenant, c'est à moi de parler.
GIAOUR
Fais vite. Qu'as-tu à me dire ?
AÏESCHA, avec nonchalance.
J'ai à vous dire... que cette nuit est bien chaude, Giaour... et que pour sentir la fraîcheur, il n'y a qu'un moyen, c'est de s'étendre, non sur un tapis... mais à même la terre... {Elle s'étend comme elle dit.) Vous verrez comme c'est frais. (// s'accroupit à l'orientale, à quelque distance.) J'ai à vous dire encore que vous ne connaissez rien aux femmes, Giaour. Vous autres Arabes, vous épousez des fillettes: vous achetez des poupées; vous
les brisez et vous les rejetez... Mais une femme, vous ne savez pas ce que c'est!... {Elle ril.) Penh ! ces petites grenouilles brunes ! Ces petites statues de terre! Elles sont inertes. Elles ont peur! Et leur cœur bat sous leur poitrine roide ! Dios, non, ce n'est pas la femme!... (Avec volupté.) Une femme, Giaour, c'est un long serpent de chair qui épouse vos membres... La taille d'une femme... c'est du sable mouvant qui brûle contre vous... Et l'amour d'une femme, Giaour, c'est le vent de feu sur les steppes... {Elle s'arrête et rit.) Mais vous ne pouvez pas me comprendre. Vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme !
GIAOUR, impassible.
Apprends ceci, Aïescha: je n'ai jamais regardé une femme au-dessus de dix-huit ans.
Une Arabe, vous avez raison. A vingt ans, leurs mamelles sont déjà deux figues séchées... Mais il y a d'autres femmes, Giaour, des femmes qui apprennent lentement l'amour... et qui mûrissent tard, comme les fruits de l'hiver... (Brusquement.) Vous ne m'avez jamais regardée ?
GIAOUR
La beauté ne suffit pas à m'émouvoir.
AÏESCHA, avec une ardeur sauvage, se relevant à moitié.
Je n'ai pas que la beauté. Que sais-tu de mon
cœur ? Pourquoi i\e veux-tu pas me comprendre ?... Ah, bien des hommes, Giaour, se sont traînés devant moi, sur une terre pareille à celle-ci ! Et ils me saisissaient la cheville d'une main brûlante ! Et ils pleuraient pour que je les laisse embrasser mes genoux ! Nombre ! Je ne mens pas ! Et je les frappais du pied sur la tête, en riant !... Ou s'ils me plaisaient, je les rendais fous, je les brisais ! {Avec une voîuplé douloureuse,) Je t'aime, Giaour!... Je n'ai pas de honte. Je dis que je t'aime ! {Elle lui prend la main.) Voilà longtemps que tu es en moi... Quand je pense à toi, mon cœur bat plus fort et je te sens entre mes côtes... Si tu savais ce qu'est l'amour d'Aïescha, tu ne le mépriserais pas... Je peux être secrète comme une belle nuit I... Querido.., Je peux t'aimer si tendrement que tu ne penseras plus que je suis une femme... Et je peux t'adorer si sauvagement que tu ne sauras plus toi-même qui tu es. Nous serons comme le sable rouge qui tourne dans le vent!... Ah, Giaour, je tremble quand tu es là... Je suis prise de désir pour toi... Mes forces m'abandonnent... Te quiero!... Te quiero!... Te quiero!
{Elle pleure.)
GIAOUR, se levant.
Je t'ai appris ce que mon père attend de toi.
AÏESCHA, avec colère.
Je ne dirai rien, puisque tu ne m'aimes pas î
DIXIÈAfE TABLEAU 111
Qu'est-ce que ça peut me faire, que PAgha ruine mon maître, si tu me repousses ?
GIAOUR
La raison ne conduit pas toujours tes paroles, Aïescha.
AÏESCHA
Ah, Dios! Comme je t'aiderais à lui faire du mal, si tu m'aimais! Oui, à nous deux, nous l'aurions bien mis par terre, le bonhomme î
GIAOUR
La vengeance de mon père n'est pas la mienne. Peu m'importe, à moi, ce qu'il adviendra de Laurency.
AÏESCHA
Il ne te répugne donc pas, avec ses yeux morts et ses doigts mous ? Ah, l'âme tremblante ! le suant ! Comme je le déteste î
GIAOUR
Il m'est indifférent... Mais si tu le hais à ce point, je m'étonne que tu ne t'allies pas avec l'Agha pour le perdre.
Dis à l'Agha que son moyen ne vaut rien î L'argent ?... Nombre! 11 s'en moque comme d'une figue ! Moi, chico, j'ai le pouvoir de le faire crever aussi misérable qu'un chien au fond d'un puits î
GIAOUR
Pourquoi n'en uses-tu pas ?
AÏESCHA
J'en userai, certes !... Maïs pas encore.
GIAOUR
Pourquoi tarder ?
AÏESCHA
Parce qu'aujourd'hui, la vengeance ne peut pas remplir mon cœur ! Elle ne serait pas bonne sans l'amour.
GIAOUR, haussant les épaules et se disposant
à partir.
Allons, ceux qui prétendent que tu es insensée ne mentent pas.
AÏESCHA, se convulsant sur le soi, Ay desdichada! Ecoute, Giaour ! Quand une femme enfonce ses doigts dans la terre et qu'elle pousse un cri de désir en regardant les étoiles... ce cri-là, Giaour... s'il n'est pas entendu, s'il ne lui est pas répondu... Ay ! il devient un cri de malédiction! Prends garde à toi! Maldito ! Maldito ! {Elle se lève d'un bond et court vers le fond. Elle s'arrête brusquement près de la porte et désigne avec effroi le sol à ses pieds.) Là! Là! Un scorpion ! Il se débat !
(Giaour accourt.)
GIAOUR, regardant.
C'est une tortue d'eau.
AÏESCHA
La poussière vole tout autour...
DIXl È ME TA H LE AU 113
GIAOIJR
Elle est renversée : elle cherche à se retourner...