LE JEU>'E ARABE
Six francs, là ! Six francs et ti payeras le caoua !
LE RECEVEUR, le rcnvoyant, Balek !
(Le Jeune Arabe sort derrière la fillelle. Le receveur qui a rebroussé chemin, se trouve face à face avec le Vérificateur.)
LE VÉRIFICATEUR
Bonsoir. Qu'est-ce que vous faites là ?
LE RECEVEUR, gêné.
Mais rien... Je...
LE VÉRIFICATEUR
Allons, venez prendre un café.
LE RECEVEUR
Volontiers.
(Ils prennent place à gauche, sur deux tabourets.)
li»« *LE SIMOUN
LE VÉRIFICATEUR, Gu gamin, le louchant du pied. Deux caoua. Fissa !
(Le gamin disparaît à gauche. Le Receveur fouille dans sa poche et avale une pilule.)
LE VÉRIFICATEUR
Qu'est-ce que vous croquez ?
LE RECEVEUR
Quinine, toujours.
LE VÉRIFICATEUR
Pas mauvais... Mais vous guéririez pjus vite en menant une autre vie.
LE RECEVEUR soupirc, puis, après un temps.
Il faut que vous me prêtiez encore dix francs... Je touche mon mois dans une semaine. Je vous rembourserai le tout ensemble.
LE VÉRIFICATEUR.^ AVCC bonté.
Mon ami, dans votre ijcitéxêt, je refuse.
LE RECEVEUR
Je ne sais pas ce que je vais faire.
LE VÉRIFICATEUR
Vous allez rester chez vous le soir, au lieu de .courir la ville... en trop jeune compagnie. 11 n'y a donc pas moyen de mater ce vice-là ?
O N Z l È M E T A li L /•; AU 129
LE RECEVELK, accablé.
Je ne sais pas si c'est un vice... C'est plutôt une espèce de besoin cérébral.
(Le gamin leur apporte du café et s* allonge de nouveau sur le sol),
LE VÉIUFICATEI U
Ce n'est pas parpudibonderieque je vous fais de la morale. Je vis depuis vingt ans avec les 3icots : je suis blasé, vous comprenez. Je sais très bien que n'importe quel Arabe peut épouser légitimement, moyennant quelques louis, des fillettes qui n'ont pas dix ans... Seulement, je m'inquiète de vous voir imiter ces mœurs.
LE RECEVEUR
Il me semble que si je pouvais peindre ces petits démons arabes, cela me suffirait... Mais je ne peux pas !... Alors, je les poursuis toute la nuit. Il y en a une surtout, une petite poupée sombre drapée dans une robe orange et qui sourit diaboliquement sous son fard... Je deviens fou, quand je la vois !
LE VÉRIFICATEUR
Fou ? Vous passeriez pour l'être, aux yeux de bien des gens. Demander le bonbeur à des amoureuses de neuf ans I
LE RECEVEUR
Oui. Ce sont des jouets décevants. C'est l'imagination qui les désire et les regrette.
130 LE SIMOU^
LE VÉRIFICATEUR
Pour moi, vous n'êtes qu'un malheureux dans le genre du Percepteur.
LE RECEVEUR
Comment cela ?
LE VÉRIFICATEUR
Sa passion, à lui, c'est la connaissance des horizons... Vous avez vu avec quelle inquiétude il les pourchasse... Il aura beau s'agiter dans le désert d'un bout de l'année à l'autre, il ne trouvera jamais que des pierres et du sable... Et vous, vous n'obtiendrez jamais de vos marionnettes que des sourires énigmatiques, des baisers maladroits, des étreintes incomplètes...
LE RECEVEUR
Je ne comprends pas ce qui m'est arrivé. En France, j'avais une maîtresse... J'étais heureux... Je vivais tranquille.
LE VÉRIFICATEUR
Pourquoi vous étes-vous expatrié ?
LE RECEVEUR
Je n'en sais trop rien... Je crois que c'est l'inconnu qui m'a tenté.
LE VÉRIFICATEUR
Oui... cette terre nous appelle de loin... Le sud, c'est le pays des désirs inapaisables. Pas un, ici, qui, sous des formes différentes, ne soit victime de
cette nostalgie. Pourquoi croyez-vous que Laurency soit resté quinze ans avec une Aïescha ?
LE RECEVEUR
Parce qu'il n'a pas pu s'en débarrasser.
LE VÉRIFICATEUR
Non. Parce qu'il y a, dans l'âme de cette femme, des régions qui lui seront toujours fermées... Il ne la comprendra jamais tout à fait. Voilà le secret de son attachement... Et je soupçonne en lui bien d'autres secrets du même ordre.
LE RECEVEUR
Lesquels ?
LE VÉRIFICATEUR, évasivemenl.
Oh, ce ne sont que des suppositions. Mais regardez Aïescha. Ne voyez-vous pas que son existence même, comme celle de toutes les métisses, est due à l'étrange passion dont nous parlons ?
LE RECEVEUR
Son existence, dites-vous ?
LE VÉRIFICATEUR
Sa mère était une danseuse arabe, et son père un Espagnol, un noble, paraît-il. Pourquoi aurait-il aimé cette femme, sinon pour les distances infranchissables qui la séparaient de lui ? Je sais bien, moi, que je ne comprendrai jamais un Bicot... et je ne peux pas m'empêcher de les observer avec une espèce d'amour inquiet et déçu.
LE RECEVEUR
Eux, du moins, n'essayent pas de nous comprendre I Ils sont à leur place. Ils ne se tourmentent pas.
LE VÉRIFICATEUR
Croyez-vous ? Derrière leur fausse indifférence, ils nous étudient, nous imitent et nous envient maladivement. L'Agha, chez lui, amasse des choses d'Europe, chromos, phonographes, bronzes d'art ; toute une camelote disparate. Bien plus, malgré sa haine pour Laurency, il voudrait que son fils épousât Clotilde.
LE RECEVEUR
Je sais.
LE VÉRIFICATEUR
Quant à elle, il m'a suffi de la rencontrer au bras de Giaour pour deviner qu'entre ces deux-là aussi, le mystère a tissé sa trame.
LE RECEVEUR, avec augoîsse.
Qu'y a-t-il, derrière tout cela ? Pourquoi l'homme ne peut-il pas demander le bonheur aux êtres qui lui ressemblent, aux pays faits pour lui ?
LE VÉRIFICATEUR
Il faut croire que ces désordres sont nécessaires.
LE RECEVEUR
A quoi peut-il servir que nous soyons là, à désirer, à imaginer, à souffrir, sans même comprendre pourquoi ?
LE VÉRIFICATEUR
Vous ne savez pas où va l'humanité, par quelles étranges fusions il faut qu'elle se rajeunisse. Nous sommes peut-être, dans le tourment de nos chimères, les plus indispensables instruments de la race future.
LE RECEVEUR, sc levant et prenant de la quinine. Ah, je m'en moque un peu, de la race future !
LE VÉRIFICATEUR, sc levant.
Oh, elle ne sera ni plus heureuse, ni plus définitive que celle-ci... (Fouillant dans sa poche.) Allons, prenez tout de même vos dix francs !
LE RECEVEUR, prenant la pièce qu'on lui tend. Si vous saviez comme je me dégoûte î
LE VÉRIFICATEUR, sortant.
Il ne faut pas, mon ami... Moi qui ai la prétention de VOUS comprendre, je vous considère comme un idéaliste : oui, un idéaliste sans le savoir. Seulement, j'aimerais mieux que vous ne fussiez qu'un débauché : vous seriez moins malheureux.
(La gamine et le Jeune Arabe repassent. Le Receveur les suit.)
RIDEAU
DOUZIÈME TABLEAU La chambre du Vérificaleurf la nuit.
Le vérificateur est assis à sa table, sous une carte d'Afrique, Il lit le Journal la Volonté, les mains appuyées à ses ternpes, concentrant sa pensée avec effort. Il lit à voix haute, martelant les syllabes :
« Restreindre ses désirs. Premier exercice de « l'entraînement pour l'éducation de la volonté. « Ne désirer que des objets concrets, tangibles, et « qu^ôn pourra, tôt ou tard, posséder. Écarter soi- « gneusement les désirs irréalisables. »
(Il se lève, va à la fenêtre et aspire longuement, A lui-même,) L'eau froide, par exemple... La fraîcheur... l'air de la mer...
(Il reprend sa lecture.) « Eviter de regretter les biens qu'on a possédés « et qu'on ne possède plus. Eviter de comparer ce « <ïu'on possède avec ce qu'on possédait. Cette ha- « bitude use dangereusement la force morale... » (On frappe.) Entrez î (Laurency paraît. Il resie sur le seuil,)
LE VÉRIFICATEUR, SC IcVUnt,
C'est vous, mon ami?
LAURENCY, balbutiant.
Je... je vous dérange, n'est-ce pas... A cette heure...
LE VÉRIFICATEUR
Mais non... Entrez. Asseyez-vous.
LAURENCY, entrant.
Il faut que je parle à quelqu'un... Oh, ça ne changera rien à ce qui est... Mais je suis dans un de ces moments où le pire mécréant va trouver un prêtre et se confesse... uniquement pour ne plus être seul à savoir ce qu'il sait...
LE VÉRIFICATEUR, la main sur son épaule. Vous me faites de la peine, mon vieux... Qu'y a-t-il donc?
LAURENCY, s'asseyant.
Je ne vais, peut-être pas... pouvoir vous le dire... Enfin, vous m'aiderez... Vous devinerez...
(Il sort de sa poche une photographie qu'il tend au Vérificateur.)
LE VÉRIFICATEUR, examinant la photographie. C'est votre fille ?
LAURENCY, baS.
C'est sa mère.
LE VÉRIFICATEUR
Curieux, cette ressemblance !
LAURENCY, avcc un vague soulagement.
Vous aussi, n'est-ce pas, ça vous frappe ?
LE VÉRIFICATEUR
Evidemment.
LAURENCY, reprenant la photographie.
Qu'est-ce que vous éprouveriez, sachant qu'un être est mort, si tout à coup vous le voyiez apparaître ?... Pas un revenant, non... Mais l'être luimême, vivant, parlant et riant ?
LE VÉRIFICATEUR
Il me semble que j'aurais peur.
LAURENCY
Oui... C'est cela... Quand j'ai été si malade, en Asie Mineure... mon chien hurlait pendant qu'on m'emportait... Il me croyait mort... Et à mon retour, cette bête n'osait pas me reconnaître... Elle filait, mon cher... Elle tremblait d'épouvante... Eh bien, quand j'ai vu Clotilde pour la première fois... j'ai ressenti ce qu'avait ressenti mon chien.
LE VÉRIFICATEUR
Mais depuis un mois... cette impression pénible a dû se dissiper ?
LAURENCY
Pénible?... Etait-elle vraiment pénible? Voilà... Vous croyez, n'est-ce pas, que ma iemme ne m'a pas été chère?
LE VÉRIFICATEUR
Je ne sais. Vous m'avez rarement parlé d'elle.
D OUZl È ME TA B L E AU ^ 137
LAI RKNCY
Il est un peu difficile d'afficher ses sentiments pour un être qui vous a trahi... Sachez pourtant ceci, que je n'ai jamais dit h personne : elle a été le seul amour de ma vie... Je n'ai quitté la France que pour l'oublier... Et je n'ai pas pu... Aïescha, mes autres folies... Ah, les pauvres folies ! Combien raisonnables î Combien calculées î Et combien inutiles!... Ce n'est pas l'Afrique qui m'a démoli, c'est cette femme... Quand j'ai appris sa mort... j'ai senti que quelque chose devenait malade dans ma poitrine... tombait, se détruisait... Oui, il y a des passions pires que la lèpre... C'était une créature futile et cruelle. Je l'aimais peut-être à cause du mal qu'elle me faisait. Quand elle me tourmentait, je ne la regardais pas... Je pensais seulement à un détail d'elle-même... à sa main d'enfant, presque toujours molle de fièvre, et dont la paume n'était pas plus grande qu'un coquillage... ou bien, à sa petite oreille, plus rose que le reste de son visage, et invisible derrière un rideau de cheveux blonds... Je songeais à ça, et je souffrais moins... J'étais comme anesthésié.
LE VÉRIFICATEUR
Pourquoi vous êtes-vous séparé d'elle ?
LAURENCY
Elle m'avait obligé à quitter la maison, parce qu'elle y faisait venir son amant... Ah, j'ai cru connaître par elle l'extrême de la misère et du désir inapaisable... Je me trompais cependant... car de-
puis quinze jours... je souffre encore plus durement î... Comprenez-moi maintenant, si vous l'osez î
(Un long silence.)
LE VÉRIFICATEUR, penché au-dessus de lui. J'ai compris depuis longtemps.
LAURENCY
Au début, je ne me méfiais pas... Quand je retrouvais en elle une attitude, une inflexion de sa mère, j'étais content... Elle ne me quittait pas... Nous étions gais... heureux... Mais, le jour où l'Agha me l'a demandée en mariage pour son fils, j'ai ressenti un tel bouillonnement, une indignation si excessive, que ça m'a paru suspect... Depuis que je sais, je n'ose plus dire un mot, faire un geste. Je me sauve quand elle arrive... Je me cache derrière le cimetière... là où les Bicots jettent leurs ordures... C'est ma place... Il me semble qu'il y a aussi un charnier dans ma pensée... un tas d'immondices, d'où monte la même puanteur. (Avec désespoir.) Dites î est-ce qu'après vingt ans d^Afrique, on n'a pas le droit de devenir une carcasse indifférente?... Un bonhomme de chair recuit sous le soleil ?... Non, non, on m'a rendu mon âme... et voilà ce qu'il y a dedans !
LE VÉRIFICATEUR, aVCC doUCeUT.
La nature ne se soucie ni du bien ni du mal que l'homme s'est donné. Elle ne connaît que des attractions et des répulsions.
LAURENCY, relevaixt la iêle.
Comprenez-moi; il y a un degré d'ignominie que je suis sûr de ne pas atteindre... Je suis à l'abri de certaines surprises... C'est mon âme seule qui est ivre... Mais c'est bien plus douloureux... Ce sont les mêmes tourments que du temps de ma femme... C^est le même poison... La même grande soif.
LE VÉRIFICATEUR
Une soif que rien ne peut étancher.
LAURENCY
Il y a des moments où je voudrais être une brute.
LE VÉRIFICATEUR
Vous ne seriez jamais qu'une brute imparfaite. Les corps ne peuvent pas être mieux saturés que les âmes. Le feu lui-même ne s'assouvit pas sur l'objet qu'il convoite. Il le brûle et s'éteint.
LAURENCY
Alors, pourquoi le désir ?
LE VÉRIFICATEUR
Il n'y a pas de raison : c'est la loi.
(Grand ges le découragé de Laurency, Un silence,)
LAURENCY
Hier, à midi, je marchais dans la chebka... Et ce grand vide altéré, lumineux, était aussi en moi... Je rêvais d'une cave glacée... M'y plonger! N'en
plus sortir î... Je suis passé près d'un puits... Je me suis penché... L'eau est à quarante mètres, en ce moment... Il faisait presque noir, presque frais... Eh bien, un homme un peu courageux aurait tout de même trouvé là-dedans, sinon l'explication de ses tourments, du moins leur fin... Une fin honorable...
LE VÉRIFICATEUR
Une fin, peut-être pas.
LAURENCY, Gvec uu sourirc.
Ah, non ! Ça ne peut pas continuer de l'autre côté... Vous ne le croyez pas, hein?
LE VÉRIFICATEUR, ouvrajil Ics bras.
Je ne crois rien, mon pauvre vieux, parce que je ne sais rien... Personne ne sait rien...
LAURENCY, sourdement.
Alors, comment faites-vous pour vivre ?
LE VÉRIFICATEUR
Je lutte... Je n'ai ni beaucoup de difficulté, ni beaucoup de mérite, parce que mes tentations, à moi, ne sont pas très fortes...
Enfin, comment luttez-vous ?
LE VÉRIFICATEUR
Oh, d'une façon mécanique... guère intelligente... Quand vous êtes entré, j'apprenais par cœur des
formules... des axiomes... Vous trouveriez cela ridicule.
LAURENCY
Montrez... Montrez tout de même.
LE VÉRIFICATEUR
Eh bien, voici. C'est dans ce journal dont je vous parle toujours (Lisani). « Restreindre ses désirs. « Premier exercice de Pentraînement pour Péduca- « tion de la volonté... Eviter de regretter les biens « qu'on a possédés et qu'on ne possède plus. » ( Laurency écoule religieusement.)
RIDEAU
Le palio^ un soir élouffanl de simoun. Des rafales soufflent par inlermiltence à travers la nuit. Au dehors, le sable et la poussière mènent leur sarabande. Une musique de danse arabe fait rûge dans la ville : chocs sourds du tambour et fioritures stridentes de la flûte.
Au lever du rideau, Ali entre de gauche, portant un photophore allumé et précédant Laurency.
Rafales,
ALI, à pleine voix.
Sidi... Li vent, li trop fort. Souffler ta chandelle !
LAURENCY, s'épongcunt.
Tant pis, on étouffe dans la maison.
ALI, très gai.
Ah! Bon simoun, ce soir ! Bonne chaleur !... Bonne poussière !...
LAURENCY
Tu attacheras soigneusement les volets.
ALI
Bon.
LAURENCY
Et tu fermeras toutes les fenêtres. Autrement, nous mangerons du sable pendant deux jours.
ALI
Bon.
VOIX DE CLOTiLDE, à droile.
Père... Es-tu là ?
ALI, répondanl.
Ton père...
LAURENCY, Finlerrompanl.
Tais-toi.
ALI, surpris.
Tu réponds pas... à Kalothilde ?
LAURENCY, ncrveux.
Ecoute donc, quand je te donne des ordres !
ALI, rlanl.
Simoun, mauvais pour li Francess... et pour lis Arab' itou. Parce que, quand li Francess fâchés... lis Arab' y-z-écopent... Et à la fin, c'y li bourricots dis Arab' qu'y-z-écopent ! Ha, Ha, Ha I
LAURENCY
Tu as fini ?... Tu regarderas s'il n'y a pas de scorpions dans la maison... Tu sais qu'ils entrent, par ces chaleurs. Tu chercheras sous les nattes, sous les lits, partout. As-tu compris ?
, ALI, dans une explosion de gaîlé.
Je comprends que j'ai compris !... Li scorpions, j'en ai déjà trouvé deux dans ma kisine... Y grimpent dans les tiyaux, ces salauds-là ! Ha, Ha, Ha!
LAURENCY, les maîns sur les oreilles.
Si tu ne veux pas beugler moins fort, tu ficheras le camp d'ici !
ALI, s'efforçanl de parler bas.
C'y ma voix, Sidi. Bonne voix pour commander la manœuvre !
LAURENCY
Pas pour l'exécuter î Tu es assourdissant î
ALI, même Jeu, désignant la ville.
Eh, c'y pas moi. C'y la mousik !
Est-ce que ce vacarme va durer toute la nuit ?
ALI
Grande fête, ce soir ! Y a un ditachement di Joyeux qu'est arrivé di Ouargla... Et y a deux nouvelles danseuses qu'est arrivé di Djelfa. (A pleine voix.) C'est di belles femmes, ti sais !... Ti veux pas me donner trois francs, qui je m'en paye une ?
LAURENCY, le renvoyanl.
Balek !...
(Ali se posle près de V entrée, écoutant la
musique. On entend, à gauche, hurlée par les voix avinées des Joyeux, une chanson :
J'avais juré de vivre sans maîtresse !
Jugez comme ou peut se monter le coup : ilier, je rencontre une vieille négresse Qui se grattait un bouton sur le cou...
Un Joyeux, paraît à gauche, épuisé et titubant.)
Hé, les mectons ! En v'Ià une, de porte !... Amenez vos cerises, quoi ?.,. Va-t-on voir des poules, oui ou non ?
2^^ joYEi X, paraissant.
Quant' j'ai quat' jours de chameau dans les miches, moi, les poules, je les laisse tomber.
3" JOYEUX, entrant, au ï""
Eh ben, de quoi ? Tu nous as encore versés dans un cimetière!... T'as beau faire le mariolle, avec ta gueule en coin de rue, t'es pas îouiu de dégotter les gonzesses !
Hé, ferme ton égout. V'ià une porte î
Je te dis que c'en est une de cimetière!
l*^"" JOYEUX
Attends voir. (Avisant Ali.) Dis donc, grain de beauté, les poules, ouq' c'est qu'elles perchent ?
ALI
Li poules ?
l^"" JOYEUX
Les gonzesses, quoi ? Zizi panpan ?
ALI, riani el désignant la droite.
Y Allah/ Par ici l
1"^ JOYEUX, au S''
Eh ben ? C'en est-y une de cimetière, à ce coupci ?
Charrie pas, quoi I
l*"^ JOYEUX, au 2" Allons, le cossard !
2^ JOYEUX, se remettant péniblement en marche. Je te dis que je les laisse tomber !
Fissa ! Fissa !
■ (Ils disparaissent à droite, chantant :
.J'avais jure de vivre sans maîtresse... elc.
Ali sort en riant. Rafales, La musique cesse.)
CLOTiLDE, paraissant à droite, en peignoir.
Xh, tu es ici^ père ?... (Désignant Ali.) Qu'estqu'il a ?
LAURENCY', huussant les épaules, 11 est toqué. Le simoun^ probablement.
T'REJZIÉME TABLEAU 147
CLOTILDE
J'ai la gorge en feu. Je ne peux pas tenir dans ma chambre.
LAURENCY
Oui, la nuit sera très pénible : il faut bouger le moins possible.
CLOTILDE
As-tu vu le ciel, après le dîner ?... Je suis montée sur la terrasse... C'était etlrayant. Des nuées jaunes galopant à ras de terre... Et le soleil ! On aurait dit une poche de sang... Le vent était déjà si furieux que les tentes des nomades volaient en pièces... Ya-t-il du danger ?...
Non ; nos murs sont solides... Nous sommes comme les Thalmoudites.
CLOTILDE
Les Thalmoudites ?
LAURENCY
C'est une tribu légendaire. Il est écrit d'eux qu'ils vivaient « dans le roc, à l'abri des tempêtes, livrés à leurs passions ».
(Rafales.)
CLOTILDE
Père, Aïescha prétend que tu laisses partir tes représentants ce soir : est-ce vrai ?
LAURENCY
Oui... Je ne peux pas faire autrement. L'échéance
expire dans sept jours. C'est le temps qu'il leur faut pour gagner la côte.
CLOTILDE
Tu as donc oublié ce que je t'ai dit ?
LAURENCY
Des appréhensions ne sont pas des raisons.
CLOTILDE
Puisqu'on affirme que la route n'est pas sûre.
LAURENCY
Qui?
Des Arabes... des commerçants... l'homme qui m'a vendu mes bracelets, entre autres.
LAURENCY
Ah bien^ si tu écoutes les clabaudages des Bicots î
CLOTILDE
Pourtant.. .
LAURENCY
N'insiste pas. Il n'y a rien à faire. Tiens, les voici qui viennent prendre mes ordres.
(Entrent deux Mozabiles accoutrés pour le voyage. Ils sont lourds , trapus ; des faces d'une grande honnêteté; des yeux bleus paisibles et timorés. Ils portent des sacoches ; revolvers et poignards à la ceinture. Ils saluent sur le seuil.)
LAURENCY
Entrez, mes amîs. Eh bien, mon caissier vous a remis la somme ?
l®*" MOZi^BITE
Oui, Sidi. Quatre-vingt mille en billets et quarante-cinq mille en pièces d'or. Les sacs sont dans ma cave.
LAURENCY
Vous ne les porterez qu'au dernier moment dans la voiture. Si Ton vous interroge en route, ce sont des produits du M'Zab que je vous ai chargés de présenter à une maison de Boghari.
Bien, Sidi.
LAURENCY
Vous m'enverrez un télégramme dès que la somme sera versée.
1' MOZABITE, fioupirant,
Inch' Allah!
(Un silence. Ils se regardent, n'osanl parler. Rafales.)
LAURENCY
Qu'est-ce qu^il y a ?
l®"" MOZABITE
Sidi... Sais-tu que le sable a monté de trois mètres dans l'oasis ?
Tu connais la parole du Koran ? « Leurs jardins
15(» LE S f MO UN
submergés et détruits ne produiront plus que des fruits amers et des arbres épineux. » Elle est en train de s'accomplir.
LMJRENCY
C'est-à-dire que vous voudriez rester en ville, à contempler les nouvelles danseuses qui arrivent de Djelfa ?
Oh, nous ne songeons pas au plaisir, Sidi. Mais la nuit est si noire qu'un Djinn s'y perdrait !
Il y a des tourbillons de sable ! L'ange de la mort apparaîtrait, que nous ne le verrions pas !
La voix même d'Allah, nous ne l'entendrions pas!
CLOTILDE
Père, je t'a«sure que tu devrais remettre leur départ !
LAURENCY
Ne t'en mêle pas, je te prie.
l^"" MOZABITE, encouragé par l'inlervenlion de Clolilde,
Ta fille parle raison, Sidi.
LAURENCY, se levaut et marchant de long en large. En 'un mot, vous avez peur?
/• /.' i:izi È M /•; T A B L !■: A il 1 5 1
Pas pour nous, Sidi.
l^"" MOZABITE
Nous ne craignons que pour tes biens.
LAURENCY
Enfin, qu'est-ce que vous craignez, armés comme vous Têtes?... Vous partirez ce soir; avec ou sans courage. J'ai promis que l'argent serait livré avant le 19 ... il doit l'être.
Nous partirons, Sidi.
Nous avons entendu.
LAURENCY
Allons, bon voj^age et qu'Allah vous protège.
Qu'il protège tes biens.
Et non tes serviteurs.
(Ils saluent avec résignation et sortent.)
LAURENCY, à ClotUde.
Mon enfant, je te prie de ne pas intervenir quand je réprimande mes employés.
CLOTiDE, très nerveuse.
Père, si tu voulais m'écouterî Me laisser t'expli-
quer... Il ne faut pas qu'ils partent ce sqir... Je suis sûre qu'ils seront attaqués !
Tu ne supposes tout de même pas que je vais déshonorer ma signature parce que le simoun t'a donné sur les nerfs ?
CLOTILDE
Mais père...
LAURENCY
Ah non, assez ! (Gagné lùUmême par Vénervemenl.) D'abord je ne sais pas comment tu oses te montrer à des Arabes dans ce costume : il est inconvenant !
CLOTILDE
J'étouffe, je suis malade.
LAURENCY
Moi aussi. Mais je me tiens correctement. Pour ces gens-là, une femme qui découvre ses épaules ne peut être qu'une prostituée...
CLOTILDE
Père...
LAURENCY, appuyajii.
Une prostituée! ... D'ailleurs, leurs prostituées elles-mêmes sont habillées plus chastement que toi!...
CLOTILDE
Comme tu me parles I
TREIZIEMB TABLEAU 153
LAURENCY, robscrvanl avec une acuité involoniaire.
C'est un fait... Elles sont assises sur le pas de leurs portes en robes montantes!... L'idée ne leur viendrait jamais de se dénuder le cou ... comme toi... ni de faire deviner leurs bras... la ligne, la forme de leurs bras... sous une mousseline... comme toi... ni surtout de laisser voir la naissance de leurs seins... comme toi... Car enfin, je t'observais tout à l'heure... quand tu respires... quand tu respires... (Il se passe la main sur les yeux.)
CLOTiLDE, inquiète, s'approchant.
Qu'est-ce que tu as ?
LAURENCY
Laisse-moi ! (Il se lève.) Je te prie, à l'avenir, de ne plus paraître devant des étrangers dans une pareille tenue... ni même devant ton père, tu entends ? ni même devant ton père î (Il sort à gauche. Rafales.)
AÏESCHA, entrant de droite.
Qu'est-ce qu'il y a, petite fille ? Il est en colère ?
CLOTILDE
Il me grondait au sujet de mon peignoir... II s'est emporté... Je ne l'ai jamais vu comme ce soir.
AÏESCHA
C'est ce vent brûlant qui l'énervé. Ne vous inquiétez pas... Allez vous réconcilier avec lui.
..-)4 LK HIMOVN
CLOTiLDE, craintivement.
Non. Non.
AÏESCHA, souriant.
Est-ce qu'il vous fait peur ?
CLOTiDE, bas.
Presque. Il me regardait d'une manière si étrange... Aïescha, vous ne craignez pas pour sa raison ?
AÏESCHA
Non. Il ira mieux quand le simoun sera passé.
CLOTILDE
Que peut-on faire pour le calmer ?
AÏESCHA
Nombre! Il n'y a rien à faire. Pourquoi l'homme ne serait-il pas fou, quand les bêtes, les plantes et les choses sont folles ? Folles ! Folles ! (Elle se jette brutalement sur la chaise longue.) Ay ! Ay f La nature a le délire et on ne peut pas la calmer, n'est-ce pas? (Se relevant.) Ah, dites-moi, chica, où avez-vous trouvé cette jolie tortue que j'ai vue dans votre chambre?
CLOTILDE, gênée.
Dans l'oasis, dans notre jardin.
AÏESCHA
Tiens, quand cela ?
CLOTILDE
Mais... Avant-hier,
T li E IZIE M /; TAU L E AU 1 T).-.
AÏESCIIA
Le soir ?
CLOTiLDE, vivement.
Non... L'après-midi.
AÏESCHA
C'est singulier.
CLOTILDE
Pourquoi donc ?
AÏESCHA, l'observant.
Parce que, dans la soirée, j'en ai vu une, exactement pareille, au même endroit.
CLOTILDE
C'est possible.
AÏESCHA
Vous savez qu'elle mourra, si vous ne la mettez pas dans l'eau.
(Une rafale plus violente secoue la maison.)
CLOTILDE
Mon Dieu ! Quand cela finira-t-il ?
LAURENCY, entrant de gauche, un éventail à la main. Près de quarante-cinq dans les chambres... c'est intenable.
AÏESCHA
On ne peut pas dormir sur la terrasse : le sable y pleut comme la grêle ; on serait enseveli.
LAURENCY
Je sais, je vais m'étendre ici.
Bonsoir, père.
LAURENCY, Vécarlanl du geste.
Bonsoir... Laissez-moi... Je n'en peux plus.
AÏESCHA
Venez, chica, vos cheveux sont déjà tout poudrés de sable.
(Elles sortent à droite. Laurency s'étend sur la chaise longue et s'évente. La musique reprend. Les Joyeux reparaissent. Ils sortent de la ville, hurlant et entraînant avec eux des femmes et des musiciens. Le négro les suit. Il veut leur enlever une des prostituées. Mais un des Joyeux le pousse brutalement. Il vient tomber en scène, pendant que la fille crie : « Cache ta gueule/ » Il se met à glapir une espèce de complainte improvisée qu'il accompagne d'un accord cinglant de son violon.)
LE NÉGRO, chantant.
Y'Allah !
Sidi commerçant, Très riche, très grand, tout blanc,
Y'Allah î' Donner sou pauv' négro, Tout noir, tout petit, pas beau I
Y'Allah !
Bon Sidi Laurency, Li s paye di tas d'femmes avec ses sourd i !
Y'Allah !
Mais quand pauv' iiégro va chez elles, Li gare' répond : « cache ta giieulh' ! o
Y'Allah !
Pauv' négro toujou amoureux !
Pauv' négro toujou malheureux !
Donne sourdi pauv'uégro !
LAURENCY, le chassanl, Balek!
(Le négro se conlorsionne sauvagement avec des gestes d'imprécation. Il sort à reculons. Il semble, de ses poings levés, vouloir déchaîner en Laurency la fureur des éléments,
Laurency se retourne en gémissant sur la chaise longue.
Une rafale terrible éteint le photophore ; obscurité complète. Clotilde entre de droite.)
LAURENCY, d'unc voix rauque.
Qui est là ?
CLOTILDE
Moi... C'est épouvantable, dans cette chambre!...
LAURENCY, se levant.
Viens... (Il la cherche à tâtons,) Où es-tu? Je ne te vois pas.
CLOTILDE
Me voîcî.
LAURENCY
Prends la chaise longue.
Non...
LAURENCY, allant à elle.
Etends-toi là... (D'une voix saccadée, inconscienle.) Je suis content que tu sois venue. J'ai à te parler, ma petite Yvonne... Ça ne peut pas continuer... Je souflVe... J'ai du chagrin... et toi, tu m'évites ! tu me repousses ! (Il la prend dans ses bras,) Yvonne !
CLOTILDE, épouvanlée, se dérobant.
Père!
LAURENCY, d'un accent furieux et désespéré. Ah!.., Va-t'en !... Mais va-t'en donc!
AÏESCHA soulève le rideau et paraît, portant une lanterne à verres rouges. Elle se jette sur le sol, secouée par un rire hystérique.
Honibre! Il faut que je rie ! Ha, ha, ha! Pourquoi vous cachez-vous la figure, petite femelle ? Allons, bas les mains et regardez votre novio ! Ha, Ha, Ha!
CLOïiLUE, en sanglots.
Taisez-vous !
AÏESCHA
J'aurais donné dix ans de ma vie pour voir ce que j'ai vu. (A Laurency.) C'est encore meilleur que de te voir mort ! Ha, Ha, Ha ! Et l'innocente, là, qui a suivi mes conseils ! qui te caressait, t'embrassait ! Ha, Ha, Ha !
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CLOTILDE
Monstre ! Qu'est-ce que je vous ai fait ?
AÏESCHA, se relevant y dans un paroxysme de passion voisin du délire,
Dios mio ! Une poupée de trois francs qui m'a volé ma place ! Une tète en cire qui me méprise parce qu'elle est blanche I Caramha ! (Elle saisit Clotilde par ses cheveux et la traîne vers la lanterne,) Je brûlerai tes beaux cheveux ! Et nous rirons, quand tu seras chauve comme une teigneuse ! (Clotilde se débat et fuit en criant. Aiescha la poursuit,) Ay ! Je me vengerai ! Et pas de toi seulement I Qui a décidé que je serais belle, jeune, pleine d'ardeur, et que je dessécherais au milieu d'un désert?... Qui?... Celui-là, je crache sur lui I... Et si je ne peux pas l'atteindre, je crache sur d'autres ! Je ferai le mal, avant de pourrir î Je tuerai ! Je détruirai ! Ay! Que le sable rouge nous étoulfe tous !
(Elle se sauve par le fond. Clotilde, raidie dliorreur, est appuyée au mur, la tête enfouie dans ses mains. Laurency, n'entendant plus Aïescha, lève les yeux et se voit seul avec Clotilde. Une sorte de panique honteuse le saisit. Il se relève et sort par la gauche. Au même instant, Giaour entre du fond,)
GiAOUR, très agité.
Jeune fille! (Clotilde tressaille et a un mouvement d'effroi,) Tu es toute tremblante... Qu'y a-t-il ? Sais-tu quelque chose ?
CLOTiLDE,, d'une voix faible.
Laisse-moi. Ne me dis rien. Va-t'en.
GIAOUR
Il faut que tu m'écoutes !
Plus tard, je t'en supplie !
GIAOUR
Un grand malheur se prépare, jeune fille, et je ne veux pas que tu puisses m'en accuser. Pourquoi les représentants de ton père sont-ils partis ce soir ? (Elle se lail.) N'entends-tu pas ? Réponds !
CLOTILDE
Il ne faut pas me tourmenter.
GIAOUR, pressant, lui prenant la main.
Par Allah, tu m'écouteras! L'Agha va faire assassiner les envoyés de ton père dans un guet-apens ! Une dizaine de nomades sont postés au premier relais, avec l'ordre de tuer les Mozabites et d'emporter l'argent. Comprends-tu ?
CLOTILDE, lointaine.
Oui, oui.
GIAOUR
Comme l'Agha se défie de moi, il m'a prévenu trop tard pour rien empêcher. Dans deux heures, \e crime sera commis. L'Agha est déjà en fuite. Moi, je prends le désert ce soir. Veux-tu me suivre ?
CLOTILDE
Oui, je pars avec toi.
(Aïescha rôde au dehors. Sa iêie apparaît un moment dans Voiwerlure de droite. Elle épie la scène sans être vue des jeunes gens, puis disparaît à gauche avant la sortie de
Je ne te mentirai pas ; bientôt, l'or et le sang seront entre nous et les tiens ; tu ne les reverras jamais.
CLOTILDE
Tant mieux I
GIAOUR
Sache que pendant des jours entiers, il faudra se cacher sous les dunes et boire l'eau saumâtre.
CLOTILDE
Tu me dirais que la mort m'attend demain, au lever du jour, je te suivrais quand même.
GIAOUR
Je respecterai le secret d'une âme aussi fière. Mais dois-je comprendre que le désespoir seul te fait quitter cette maison ?
CLOTILDE, dans ses bras.
Non. Je t'aime toujours.
GIAOUR, Pétreignant.
Viens ! Jene te quitterai pas avant que mon âme ne meure!... Enveloppe-toi d'un burnous et cours
à la porte du Midi. Je t'emporterai, couchée sur ma selle et nous galoperons, nous galoperons sans fin vers le sud !
(Il sort rapidement. Rafales, Clolilde entre vivement dans l'appartement de droite, La scène à peine vide, Aïescha entre de gauche. Elle lient l'éventail-poignard que Giaour lui a donné. Elle l'ouvre, à genoux devant la lanterne, puis va se cacher près de l'entrée du fond. Elle s'étend sur le sol, contre le ballot de marchandises.
Clotilde paraît, un burnous sur le bras. Elle gagne le fond, mais au moment où elle va sortir, le bras d' Aïescha se détend rapidement et le poignard la pique au pied. Elle pousse un cri et s^arrête, interloquée.)
CJ.OT1LDE, apercevant Aïescha.
Vous? Qu'est-ce que?... (Voyant le poignard.) Lâchez cette arme... Donnez-la-moi !
AÏESCHA, reculant d'un bond et dissimulant l'arme dans sa robe. Elle est accroupie et ramassée pour la fuite. Elle observe Clotilde avec une férocité tranquille. Après un silence.
Quelle arme, chica ? 11 n'y a pas d'arme. C'est
un scorpion qui a mordu votre petit pied !
CLOTILDE, gémissant et s'appuyanl à la table. Oh... Je souffre î... Je souffre !...
AÏESCHA
Pçbrç ! La morsure çst bien douloureuse, je sais !
CLOTILDE
Oh I Oh ! (Elle est agitée de convulsions et parle avec une difficulté croissante.) Oh ! Je vous . . . Je... Au secours !... Ali!... Je veux... Oh !... De Peau... J'étoufFe... Un peu d'eau... Je... Oh!!...
AÏESCHA
Il ne faut pas appeler, querida, il faut courir ! Si tu ne vas pas retrouver ton Giaour, il sera parti. Dépêche-toi. (Clotilde la fixe avec terreur, et s'effondre devant la table,) Non... Cette jolie bouche ne parlera plus. Elle ne dira plus de mots d'amour... A présent, c'est Aïescha qui en dira. (La tête de Clotilde bat le soL Elle râle. Aïescha lui parle à Voreille.) Tu écoutes, petite fille?... C'est Aïescha qui court à la porte du Midi... C'est Aïescha qu'il emportera, couchée sur son cheval... et s'il ne veut pas d'Aïescha, regarde !... (Elle prend le poignard et le sort de sa gaine.) Lui aussi, les présages le menacent... Lui aussi a touché la tortue renversée! (Rengainant le poignard.) Adios, querida ! Que Dieu sauve ton âme !
(Elle fait un signe de croix sur Clotilde, se signe elle-même y se glisse rapidement au dehors et disparaît parmi les tourbillons de sable. Clotilde meurt.)
ALI sort des chambres de droite.
Ti as crié, maîtresse ? (Apercevant Clotilde.) Y' Allah ! Qu'est-ce que ti as ?... Ilay !... Du sang sur ton bas î (Il retraverse vivement la scène et sort à
gauche, appelant.) Sidi!... Sidi Laurency ! (On l'entend crier :)Yiens voir, Sidi !... Viens vite !
LE VÉRIFICATEUR paraît sur la route. Il entre et appelle en se dirigeant vers la gauche. Dites donc, Laurency I Vous savez ce qui se passe ? L'Agha vient de prendre la fuite... Il est à croire... (Il se retourne et aperçoit le corps de Clotilde,) Ho !... Clotilde! Ma petite Clotilde ! (Ali et Laurency entrent de gauche.)
LE VÉRIFICATEUR
Mais qu'est-ce qu'elle a? Je viens d'entrer... Je me retourne... et je la trouve évanouie.
ALI, désignant le sang.
Scorpion 1
LE VÉRIFICATEUR
Bon Dieu ! Il faut faire une ligature ! Cautériser la morsure !... Vite ! Faites rougir un couteau!
(Laurency regarde le corps, dans un hébétement profond.)
ALI soulève la tête de Clotilde, tâte ses mains, écoute son cœur. Avec épouvante.
Par Mohammed!... Plus besoin di rien, pauv' maîtresse.
LE VÉRIFICATEUR
Qu'est-ce que tu dis ?
ALI
Respire plus... Cœur bat plus... (Se relevant.)
Hay ! Li scorpions tuent pas si vite ! Pauv' maîtresse poisonnée, Sidi !
LE VÉRIFICATEUR
Il a raison. Ça ne fait aucun doute... Qui est entré? Qui est sorti ? Faites fouiller la maison... la ville ! Envoyez chercher le Cadi...
(Il sorl en courant, avec A li, Laurency conlemple toujours le cadavre, mais peu à peu, son expression change» Elle reflète maintenant une espèce de soulagement animal, la détente physique de la bête poursuivie qui se sent hors d'atteinte. Et cela se traduit par trois larges aspirations involontaires, qui soulèvent profondément tout son buste. Au dehors, les rafales se sont apaisées.)
RIDEAU
L'interprétation scénique du Simoun, dont M. Firmin Gémier anima tous les personnages avec son génie coutumier, est due à M. Gaston Baty. Son trait essentiel est un cadre fixe percé de deux ouvertures interchangeables, derrière lequel s'étagent des terrains. En avant du cadre, deux rideaux, l'un ocre, l'autre vert-bleu, sont équipés. Le premier sert de fond aux tableaux I, VI, VIII et XL Le second, relevé par les côtés, encadre les tableaux de l'oasis ; tombant normalement, il sert de fond au XIP tableau. La lumière, dont MM. Gémier et Baty jouent en magiciens, émanant de projecteurs placés au fond de la salle, de herses et de dispositifs spéciaux pour l'éclairage des ciels, répand sur tout le drame la désolation solaire des régions sahariennes. Le décor musical est dû à M. Cadou.
Bien que le système du cadre fixe ne soit pas obligatoire il me paraît offrir de grands avantages, tant au point de vue de la rapidité des changements qu'à ceux de la simplicité des lignes et de l'homogénéité des surfaces. J'ai vu représenter le Simoun
168 ISO TE
à Rome, au Théâtre Quirino, dans de vastes décors de style oriental. Leur complication ne permettait plus de respecter l'ordre ni le nombre des tableaux et d'inacceptables mutilations s'ensuivirent.
Le Simoun, de même que les pièces contenues dans le tome I de mon théâtre^ a reçu à Paris et en Europe un accueil chaleureux. Il semble que le public et la critique aient eu à cœur de me faire oublier les années d'indifférence qui suivirent l'apparition de mes premiers drames (les Possédés, Terres chaudes. Poussière).
J'ajouterai, pour trancher une question que la presse a soulevée à plusieurs reprises, qu'on ne saurait, en bonne justice, incriminer nos théâtres subventionnés d'ostracisme à mon égard. Ni la Comédie-Française ni l'Odéon n'ont eu à refuser les Raies, le Temps esl un Songe ou le Simoun : il eût été superflu de leur présenter ces ouvragés.
Paris, septembre 1921.
Tragédie moderne en neuf scènes et un prologue
représentée pour la première fois, à Genève j sur la scène
du Théâtre Pitoëjf, le 11 Janvier 1922
et, à Paris, sur la scène de la Comédie des Champs-Elysées, le 1^^ Février 1922.