‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 18 sur 71 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

LUC

Parce que je vous suis complètement étranger. C'est comme un mur, ou un arbre qui comprendrait.

JEANNINE

Oui, peut-être.

LUC, sourianL Et puis, j'avoue les avoir hypocritement sollicitées.

JEANNINE, s* apercevant soudain que ses cheveux sont épars.

Oh, mes cheveux... Etaient-ils défaits, quand je suis entrée dans la salle ?

LUC

Je ne vous ai pas vue entrer.

JEANNINE, essayant maladroitement de se recoiffer. C'est incorrect. Pardonnez-moi.

LUC

Si vous étiez sûre que je partisse demain matin... sûre de ne jamais revoir l'arbre qui écoute, vous me diriez encore beaucoup de choses.

JEANNINE, sur la défensive.

Quand partez-vous ?

LUC

Après-demain, seulement. Et je vais à Nice, moi aussi. (Silence.) Je savais que vous vous tairiez.

JEANNINE

Pourquoi cherchiez-vous à me faire parler?

LUC

Par curiosité professionnelle.

JEANNINE

Professionnelle? Vous n'êtes donc pas musicien?

LUC

Non, Madame.

Qu'est-ce que vous êtes?

LUC

Le mot est presque ridicule. Je suis... ce qu'il faut bien appeler un psychologue.

JEANNINE

Ah?

LUC

Pas tout à fait le monsieur à gants jaunes qui traverse les comédies un peu surannées, en éclairant les femmes sur leurs sentiments véritables... Pas tout à fait, non plus, l'individu redoutable qui, vers 1890, mesurait les battements de vos artères et pointait la naissance de vos pensées. J'appartiens à l'espèce intermédiaire. J'écris des livres.

JEANNINE, le regardant.

Vous vous appelez... monsieur de Bronte, je crois?

LUC

Luc de Bronte.

PliOLOGUE 189

JEANNINE

Mais alors... vous êtes l'auteur de l'Ombre du père ?

LUC

Oui.

JEANMNE

J'en ai beaucoup entendu parler, chez le docteur Mayen. Vous n'êtes pas médecin ?

LUC

Oh, à peine.

JEANNINE

Enfin, vous ne soignez pas les gens?

LUC

Non, mais je les guéris quelquefois.

JEANNINE, riant.

Sans remèdes, j'espère.

LUC

Avec le remède le moins coûteux et le plus dangereux qui soit... avec des paroles.

JEANNINE, rianl.

Avec des prières?

LUC

Avec des vérités ignorées d'eux-mêmes. Vous connaissez le vivier qui est dans la cave ? On y garde les truites pêchées dans le torrent. Et l'hôtesse vous prie de choisir vous-même, avec une épuisette, celle que vous mangerez le soir. Eh bien.

ces truites me font penser aux vérités que j'essaye de capturer au creux de Pâme humaine. Les unes et les autres cherchent l'ombre, la profondeur. Et il fait aussi obscur dans l'auge de pierre que dans les consciences.

Et quand toutes les truites sont mangées ?

LUC

L'eau du vivier devient plus claire.

JEANNINE

Nécessairement ?

LUC

Nécessairement.

JEANNINE

Quel est votre plaisir, manger les truites, ou éclaircir l'eau du vivier ?

LUC

Je ne puis concevoir l'un sans l'autre. (Elle se lève,) Vous partez ?

JEANNINE

J'espère vous revoir demain.

LUC

Consentiriez-vous à faire une promenade ?

JEANNINE

Oui, s'il ne pleut pas trop. Laquelle ?

pnOLOGVE 191

LUC

Il n*y a guère de choix. Nous pourrions monter à la ruine par la forêt.

En effet, c'est la plus jolie.

LUC

Vous l'avez déjà faite ?

JEANNINE

Mais oui. Souvent.

LUC

Quelle est cette immense montagne carrée qu'on découvre de là-haut?

JEANNINE, baissant les yeux.

Je ne sais pas.

LUC

Vous voyez ce que je veux dire ?

JEANNINE, rapidement.

Une grande montagne carrée... Oui, oui. {Lui tendant la main.) A demain. (Souriant.) Et ne pensez pas capturer de truites, dans la forêt.

LUC, même jeu.

J'en tiens une, déjà.

JEANNINE

Une vérité ?

192 LE MANGE un DE liÊVES

LUC

La petite ombre menteuse qui cherche à la couvrir.

Je ne comprends pas.

LUC

De la ruine, on ne voit pas de montagne carrée... Rien que les pentes de sapins des deux côtés de la vallée- Vous n'êtes jamais montée là-haut. Vous n'avez pas quitté le bord de l'eau.

JEANNINE, soupiranl.

C'est vrai.

{Elle sorL)

RIDEAU

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