PROLOGUE
LUC
Parce que je vous suis complètement étranger. C'est comme un mur, ou un arbre qui comprendrait.
JEANNINE
Oui, peut-être.
LUC, sourianL Et puis, j'avoue les avoir hypocritement sollicitées.
JEANNINE, s* apercevant soudain que ses cheveux sont épars.
Oh, mes cheveux... Etaient-ils défaits, quand je suis entrée dans la salle ?
LUC
Je ne vous ai pas vue entrer.
JEANNINE, essayant maladroitement de se recoiffer. C'est incorrect. Pardonnez-moi.
LUC
Si vous étiez sûre que je partisse demain matin... sûre de ne jamais revoir l'arbre qui écoute, vous me diriez encore beaucoup de choses.
JEANNINE, sur la défensive.
Quand partez-vous ?
LUC
Après-demain, seulement. Et je vais à Nice, moi aussi. (Silence.) Je savais que vous vous tairiez.
JEANNINE
Pourquoi cherchiez-vous à me faire parler?
LUC
Par curiosité professionnelle.
JEANNINE
Professionnelle? Vous n'êtes donc pas musicien?
LUC
Non, Madame.
Qu'est-ce que vous êtes?
LUC
Le mot est presque ridicule. Je suis... ce qu'il faut bien appeler un psychologue.
JEANNINE
Ah?
LUC
Pas tout à fait le monsieur à gants jaunes qui traverse les comédies un peu surannées, en éclairant les femmes sur leurs sentiments véritables... Pas tout à fait, non plus, l'individu redoutable qui, vers 1890, mesurait les battements de vos artères et pointait la naissance de vos pensées. J'appartiens à l'espèce intermédiaire. J'écris des livres.
JEANNINE, le regardant.
Vous vous appelez... monsieur de Bronte, je crois?
LUC
Luc de Bronte.
PliOLOGUE 189
JEANNINE
Mais alors... vous êtes l'auteur de l'Ombre du père ?
LUC
Oui.
JEANMNE
J'en ai beaucoup entendu parler, chez le docteur Mayen. Vous n'êtes pas médecin ?
LUC
Oh, à peine.
JEANNINE
Enfin, vous ne soignez pas les gens?
LUC
Non, mais je les guéris quelquefois.
JEANNINE, riant.
Sans remèdes, j'espère.
LUC
Avec le remède le moins coûteux et le plus dangereux qui soit... avec des paroles.
JEANNINE, rianl.
Avec des prières?
LUC
Avec des vérités ignorées d'eux-mêmes. Vous connaissez le vivier qui est dans la cave ? On y garde les truites pêchées dans le torrent. Et l'hôtesse vous prie de choisir vous-même, avec une épuisette, celle que vous mangerez le soir. Eh bien.
ces truites me font penser aux vérités que j'essaye de capturer au creux de Pâme humaine. Les unes et les autres cherchent l'ombre, la profondeur. Et il fait aussi obscur dans l'auge de pierre que dans les consciences.
Et quand toutes les truites sont mangées ?
LUC
L'eau du vivier devient plus claire.
JEANNINE
Nécessairement ?
LUC
Nécessairement.
JEANNINE
Quel est votre plaisir, manger les truites, ou éclaircir l'eau du vivier ?
LUC
Je ne puis concevoir l'un sans l'autre. (Elle se lève,) Vous partez ?
JEANNINE
J'espère vous revoir demain.
LUC
Consentiriez-vous à faire une promenade ?
JEANNINE
Oui, s'il ne pleut pas trop. Laquelle ?
pnOLOGVE 191
LUC
Il n*y a guère de choix. Nous pourrions monter à la ruine par la forêt.
En effet, c'est la plus jolie.
LUC
Vous l'avez déjà faite ?
JEANNINE
Mais oui. Souvent.
LUC
Quelle est cette immense montagne carrée qu'on découvre de là-haut?
JEANNINE, baissant les yeux.
Je ne sais pas.
LUC
Vous voyez ce que je veux dire ?
JEANNINE, rapidement.
Une grande montagne carrée... Oui, oui. {Lui tendant la main.) A demain. (Souriant.) Et ne pensez pas capturer de truites, dans la forêt.
LUC, même jeu.
J'en tiens une, déjà.
JEANNINE
Une vérité ?
192 LE MANGE un DE liÊVES
LUC
La petite ombre menteuse qui cherche à la couvrir.
Je ne comprends pas.
LUC
De la ruine, on ne voit pas de montagne carrée... Rien que les pentes de sapins des deux côtés de la vallée- Vous n'êtes jamais montée là-haut. Vous n'avez pas quitté le bord de l'eau.
JEANNINE, soupiranl.
C'est vrai.
{Elle sorL)
RIDEAU