SCÈNE
voque vos remords. Tout cela vous écrase à la place d'autre chose. C'est un crime ancien et imaginaire qui pèse sur vous.
JEANNINE
Un crime ?
Envers votre mère. A l'époque mystérieuse où vos parents étaient pour vous des géants, des demidieux limitant votre minuscule univers, vous l'avez haïe, vous avez obscurément souhaité sa mort... et vous l'avez tuée dans vos rêves... Aujourd'hui encore, il vous arrive, en dormant, de la mettre au cercueil, car l'âme conserve indéfiniment la trace des désirs disparus.
JEANNINE, fuyanl son regard.
Mais pourquoi... ces désirs de mort ?
LUC
Jalousie enfantine. Elle se dressait entre vous et l'être à qui vous aviez donné toute la force neuve de votre petit cœur chimérique.
JEANNINE
De qui parlez-vous ?
LUC
De votre père.
JEANNINE, bouleversée.
Oh!
LUC
C'est son image que vous recherchiez, quand
VOUS avez épousé, vous, jeune fille de dix-huit ans, un homme de quarante. Dès l'enfance, la vie de l'amour, en vous, a été faussée, pervertie. Si bien qu'à présent, vous ne pouvez aimer sans vouloir mourir ! Voilà tout le secret de votre maladie. (Silence.)
jEANNiNE, fermée, défiante.
Je comprends, maintenant, cette crainte que j'ai de vous quelquefois. Vous êtes bon, généreux, mais votre intelligence est orientée vers la corruption !
LUC
Et voilà ces beaux yeux qui deviennent hostiles !
JEANNINE
Vous voyez des turpitudes jusque dans les berceaux !
LUC
Je sais, hélas, que dès son berceau, l'enfant est secoué par les orages secrets de la haine et de l'amour.
JEANNINE, avec dureté.
Comment le savez-vous ?
LUC
Ces milliers de rêves que j'ai dévorés.
JEANNINE
Eh bien, les rêves mentent, ou vous les déchiffrez mal ! Je sais, moi, qu'à cinq ans, j'étais déjà tourmentée de scrupules et de délicatesses.