‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 47 sur 71 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

A la Source Jaune. Une chambre d'auberge, badigeonnée de vert. Lit et lavabo de fer, Nuil, Contre les volets clos, un vent de sable souffle par rafales.

Jeannine est couchée. Luc entre.

LUC

Tu ne dors pas encore ?

JEANNINE

Comment veux-tu, avec ce vent ? Tu entends pleuvoir le sable sur le toit?

LUC

Oui, demain, il y en aura dix centimètres devant l'auberge. (// s'approche d'elle.) T'es-tu sentie mieux, aujourd'hui ?

JEANNINE

Non. La vieille histoire, toujours... Si je veux lire, quelque chose me pousse à sortir. Si je me promène, ce quelque chose me ramène à la maison. Et à peine rentrée, il faut que je m'agite, que je tourne en rond, que je ressorte. Nulle part, je ne

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suis à ma place. Ma conscience est un torrent sans digues, un tourbillonnement continuel de pensées absurdes et mesquines. Ah ! je voudrais être crieuse d'oursins sur le Vieux-Port de Marseille ! Je voudrais être seule, toute seule !

Pourquoi seule ?

JEANNINE, bas, hochanl la iêle, tournée conire le mur.

C'est dans tes bras que je suis le plus malheureuse. Chacune de nos caresses, chacun de nos baisers laisse en moi comme une trace de péché... L'autre nuit, je suis restée un quart d'heure la face dans les draps, tremblante de honte et d'effroi... {Silence, Rafales.)

LUC

Que les hommes sont aveugles et les femmes dissimulées !... Dire qu'à ce moment-là, je me félicitais secrètement de t'avoir rendu la joie de vivre!

JEANNINE

Tu m'as délivrée du remords pour un temps, mais tu n'as pas pu l'empêcher de reparaître. Et ces rêves qui m'effrayaient, tu ne les as pas chassés non plus. Avant toi, je rêvais que ma mère était morte. Depuis toi, je rêve que je la tue.

LUC

Cette nuit encore ?

JEANMNE

Je me voyais tout enfant, près d'une ouverture de rocher. Le vent du soir agitait mon chiile vert. Maman était près de moi... Et elle tombait sans que je l'eusse touchée... Elle mourait d'un de mes regards. Tu es comme un montreur de lanterne magique. Tu ne sais que faire passer les cauchemars devant la lampe. C'est ton instinct de fouilleur de berceaux qui a fait lever en moi ces fantômes.

LUC, vivement.

Des fantômes, tu dis bien, d'inoffensifs, de puérils fantômes.

jEANNiNE, à elle-même.

Ne sont-ce que des fantômes? Je me le demande, quelquefois.

LUC

Que veux-tu dire ?

JEANNINE

Si je n'avais à me reprocher que des désirs enfantins, des souhaits de mort inconscients, je ne serais pas torturée comme je le suis. Je n'aurais pas essayé de mourir... Je ne suis pas de ces folles qui se tuent sans motif. Mon esprit est sain, si ma conscience est malade. Et ma conscience est malade parce qu'elle souffre d'une faute obscure, d'un crime impuni.

LUC

Les âmes trop faibles s'accusent à tort, tu le sais. On peut vouloirmourirpourdes crimes imaginaires.

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JEANNINK, bas.

D'où me vient, alors, cette idée qu'il y a dans mon passé quelque chose de réel, d'oublié, qui crie vengeance ? Pourquoi certaines de mes nuits sententelles le meurtre et la trahison ? (Silence. lîafales.) Ces désirs de mort, qui étaient en moi, jadis...

Lie Eh bien ?

JEANMNi:

Qui sait s'ils n'ont pas contribué à faire périr ma mère ?... Qui sait ce que peut le désir?

LUC

Les faits sont là. Ta pauvre mère a trouvé la mort dans un guet-apens. Une balle ! Tu me l'as raconté toi-même.

JEANMNE

Je suis une machine faussée. J'ai pu oublier... Transformer... (Silence. Rafales plus faibles.) Hier, je regardais une carte. Ici, à la Source Jaune, nous ne sommes qu'à cent cinquante lieues du Tombeau de la Chrétienne. ., J'aimerais retourner là-bas.

LUC

Pourquoi ?

JEANXINE

Il me semble, parfois, qu'elle m'appelle, du fond de son trou de sable.

LUC, lui caressant les cheveux.

Ma pauvre Jeannine,.. Je traverserais l'Afrique

pour te donner la paix... Mais si tu espères arracher aux pierres et aux sables un secret que nous n'avons pas déchiffré ensemble, autant retourner en Europe. La cause de tes tourments est en toi seule. Et je finirai bien par la découvrir. A partir de demain, tu noteras tes rêves.

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