‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 64 sur 71 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

BELKAÇEM

La mémoire des enfants est comme la terre du potier ; on y dessine les figures qu'on veut.

JEANNINE

Elle est morte à côté de moi, dans le chariot.

BELKAÇEM

Tu as oublié. On t'a fait oublier. Mais moi, je me souviens de tout, je revois la fissure du roc où nous attendions, depuis midi. Je vois s'agiter la couleur verte qui était celle de tes vêtements.

JEANNINE, réfiéchissanl.

Verte ? Oui, c'est possible.

BELKAÇEM

Je te vois ramper sur les grès, hors de la cachette.

JEANNINE, inquièie.

Quelle cachette?

BELKAÇEM

La caverne, près de la grande roche carrée. L'ouverture basse où l'on n'entre qu'à genoux... Et dedans, le sable rose.

JEANNINE

Du sable ?... Continuez.

BELKAÇEM

Dès le premier coup de feu, les tiens vous avaient mises en lieu sûr, ta mère et toi. Mais nous autres

284 LE MANGE un DE REVES

nous ne le savions pas. Nous combattions en avant, pour le chariot vide...

(Elle va à la fenêtre el s'y absorbe un instani, la lêle dans ses mains,)

JEANNINE, à Fearon.

Cette musique déchire quelque chose en moi. (A Belkaçem.) Qui est-ce qui joue ?

BELKAÇEM

Un négro de la tribu.

JEANNINE, revenant à lui.

Vous dites que nous n'étions plus dans le chariot ?

BELKAÇEM

Vous étiez cachées toutes les deux dans la caverne. Et sais-tu ce que nous vîmes soudain ? Une joyeuse petite fille, une enfant de six ans, qui se glissait au dehors et nous faisait des signes avec son châle.

JEANNINE, terrifiée.

Non ! Non !

BELKAÇEM

Tu nous appelais. Tu nous montrais l'entrée de la caverne. Mes hommes t'aperçurent, firent le tour par les rochers, surprirent ta mère au fond de l'abri et l'emportèrent sous les balles.

(Jeannine a poussé un cri sourd. Elle s'abat sur les genoux et paraît envahie par une espèce de somnolence. Elle parle avec des intonations et des mots enfantins. Fearon l'observe avec satisfaction.)

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