‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 117 sur 186 · ACTE · texte numérisé non relu

ACTE

désagréable de penser qu'on parle de ma symphonie. Tous ces gens intelligents qui me jugent, qui me défendent, qui m'attaquent... Ça me gêne... Je me sens coinme une bête en cage. Une bête que la foule regarde.

VERA, déposant la parlilion sur la table.

Oui, être exposé aux regards... Ce doit être un supplice pire que celui de la cage.

SARTERRE, s'asseyaul.

Petite Vera, je voudrais n'être pas revenu en Europe.

VERA

Ne dites pas cela. L'Europe avait besoin de vous... de votre ivresse.

Moi, je n'ai pas besoin de la raison dont ce triste monde ressue. Ici, j'ai toujours peur que le Vieux ne me laisse en plan.

VERA, s'asseyanl.

Le Vieux ?

SARTERRE

Le bonhomme, enfin. Celui qui fait ma musique. Ce n'est pas moi qui fais ma musique. Je l'écris. Mais il y a quelqu'un qui dicte... Là-bas, en Asie, je voyageais, je flânais, je tirais la grosse bête : je ne travaillais presque pas. (// désigne la partition.) Tout cela s'est fait sans moi.

VERA

Vous ne parlez jamais de la vie que vous meniez là-bas.

SARTEF.PE, la regardant.

Un jour... je vous raconterai.

VERA

Pendant qu'on vous jouait, je ne pouvais m'empêcher de voir une forêt très épaisse, avec des lianes aussi grosses, aussi lisses que des corps humains. Il y avait tout un monde de feuilles mortes, de fleurs pourries et je vous voyais errer au milieu de ce charnier, brûlé par une grande soif.

SARTERRE, soun'anL

Moi, pendant qu'on me jouait, je revoyais un caillou jaune derrière lequel j'ai passé bien des heures, à l'affût des panthères, sous un soleil à fendre la peau... Ah, quand ça commençait à miauler tout doucement, de l'autre côté du ravin... (Il se lait. Brusquement, la regardant.) Vera, n'y a-t-il pas des moments où vous regrettez, vous aussi, un paradis perdu?

VERA, bas.

Je n'ai pas de paradis à regretter. C'est de l'enfer que votre femme m'a retirée.

SARTERRE

Il y a des enfers qu'on peut regretter.

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