ACTE I
LE GRAND-PÈRE, se levauL
Qui dit ça?... Je les ai vus, moi, les esprits!... Tous les damnés de la vallée, qui font le sabbat sur la neige.
AMÉ, ricanant.
Comment qu'y sont faits?... Ont-ils une barbe?
LE GRAND-PÈRE
Y-z-ont une barbe... et des grands cheveux, tout blancs, comme les nuages... et ils te reluquent derrière les cimes, quand le mauvais temps approche.
JEANNE
Ça, c'est la vérité.
LE GRAND-PÈRE
Puisque je les ai vus !
JEANNE, à Amé, Ton père aussi les a vus.
AMÉ
Moi pas... et Pierre non plus. Peut-être bien que les vieux ont meilleure vue que les jeunes !
Des fous ! V'ià les gars d'à présent. Y veulent monter au ciel ! Y passent des nuits sur le bord du glacier, couchés en rond comme des marmottes... y grimpent là où le chamois ne va pas... y ne croient plus aux esprits... y ne craignent plus la montagne... Ils leur plantent leurs piolets au ventre et y se battent avec. Pourquoi c'est-y que vous voulez monter sur la Dent Rouge ?
AMÉ
Je peux pas le dire... Je peux pas l'expliquer...
LE GRAND-PÈRE
C'est-y pour voir du pays ?
AMÉ
J'en vois assez du haut des crêtes.
LE GRAND-PÈRE
C'est-y pour quérir un trésor?
AMÉ
Y a pas de trésors, c'est des contes.
LE GRAND-PÈRE
Alors t'es comme l'Innocente ? Tu fais ce que tu fais sans savoir pourquoi ?
AMÉ, avec une grande conviction.
Je ne sais qu'une chose : y faut aller en haut. Voilà... Je peux pas t'expliquer ça, moi. Je sais pas causer. Mais je suis sûr qu'il faut y aller... Et Pierre aussi, en est sûr. La nuit, quand je vois les cimes qui me regardent par la fenêtre, eh bien, il me semble qu'elles me font des signes... Vère, je les entends qui m'appellent. Et faut que je leur obéisse... Faut que j'y aille... Je peux pas faire autrement !
LE GRAND-PÈRE
C'est les esprits qui t'appellent. T'es ensorcelé, mon fiou.