‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 167 sur 186 · ACTE m · texte numérisé non relu

ACTE m

SARTERRE

Peut-être pas. Tant que nous nous taisions, tu m'étais inoffensive. Ce sont les mots, les syllabes, ces petites signes néfastes et menteurs de la pensée, qui m'ont abattu comme une grêle de plomb abat une perdrix au vol. Et le plus étrange, c'est que ces «lots, assez forts pour paralyser un artiste, sont incapables d'exprimer une réalité... Oui, j'ai eu le temps, depuis deux ans, d'aller un peu plus loin que les mots! (Avec une âprelé véhémente.) Fanères et toi, vous accusiez mon œuvre de manquer cT humanité? Elle n'était que le plus humain des cris, le cri de l'ivresse terrestre !... Tu me reprochais de vivre dans la débauche ? Je sais maintenant qu'une tendresse immense fécondait chacune de mes étreintes. Une tendresse si impérieuse qu'elle eût voulu posséder toutes les créatures. Pour vous deux, j'étais un monstre, ivre de bassesse et de férocité ? Je sais, moi, que je crevais d'amour pour la vie ! Je faisais le mal ? Oui, comme tout ce qui vit, mais sans le vouloir, pour colorer mes rêves, parce que, chez un artiste, les cruautés, le regard sadique sur les plaies, c'est encore de l'amour ! Vous m'avez détruit sans me comprendre. Je ne me comprenais pas moi-même. Je me suis cru fort? Je ne l'étais que dans mon art. Devant toi, je suis faible et influençable comme une jeune fille... J'ai cfu que le désir était la source de mon inspiration? Qu'est-ce 'que j'en savais? L'oiseau peut-il savoir pourquoi il chante? Non, heureusement. Car s'il le savait, il ne chanterait plus. {Avec égarement.) Et tout ce que je viens de dire

est peut-être faux, comme tout ce que je rumine depuis deux ans, comme tout ce que l'homme a jamais cru savoir sur lui-même. Les mots éveillent la pensée, qui produit d'autres mots. La pensée est une ogresse qui dévore ses enfants. Penser, c'est mettre des mots à la place des mots. C'est nier ce que j'affirmais l'instant d'avant. Alors, que puis-je croire ? J'ai dit : « Thérèse m'a détruit. » Et si je n'ai jamais eu de génie ? Si je ne suis qu'un névrosé ? J'ai dit : « C'est la conscience. » Mais qu'estce que c'est, la conscience? C'est impensable... J'étouffe sous des fantômes qui n'existent peut-être pas... Et quelque chose me pousse, d'une apparence à l'autre... sans répit, toute la journée... à travers l'enfer sans musique. (// se prend la lêle entre les mains.) Oh, si je pouvais arrêter cette machine!... (// enfouil son visage dans les coussins.)

FANÈRES, allant à lui et lui touchant V épaule.

Puisque vous êtes engagé dans le vieux chemin du doute, pourquoi la seule certitude que vous conserviez est-elle celle de votre destruction ?

SARTERRE, relcvant la tête.

Je l'ignore.

FANÈRES

Elleestmensongère. C'est au moment où l'homme se croit perdu qu'il devient vraiment grand... Une pareille souffrance ne peut* être stérile. Votre vie d'artiste n'est pas finie.

{On entent sonner. Un silence pendant lequel Sa r terre réfléch il . )

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