ACTE m
doutes, mes remords, mes craintes... Je ne sais quel esprit sournois me souffle continuellement des scrupules. J'ai changé de vie... Je me 'contrains... Je me surveille. Je suis un homme apprivoisé...
THÉRÈSE
Il fallait me fuir, Michel.
SARTERRE
Un soir, j'ai failli le faire.
THÉRÈSE
Pourquoi es-tu resté ?
SARTERRE
J'ai pensé à ton chagrin,
THÉRÈSE
Il ne fallait penser qu'à ton œuvre.
SARTERRE
Je ne pouvais déjà plus te sacrifier à elle.
THÉRÈSE
Mon chéri ! (Brusquement.) Eh bien, c'est moi qui partirai. Si ton art dépend de la vie que tu menais autrefois, reprends-la ; tu es libre !
Trop tard. Le mal est fait. Mon art ne dépendait peut-être pas de ma vie, mais du secret de ma vie. Et ce secret, tu me l'as arraché, nous l'avons disséqué ensemble. Nous l'avons assassiné de paroles,
d'explications et d'aveux. Cette étrange folie de connaître m'avait saisi à mon tour. Je m'étudiais comme une plante monstrueuse. Et quand le silence est revenu entre nous, c'est que nous avions tout exploré, tout classé, tout desséché. A présent, tu veux me quitter ? Mais, tu sais bien que je ne peux plus vivre sans toi. Tu sais bien que j'aime ce qui m'a détruit. {Posant une main sur le front de Thérèse.) J'ai besoin de ce regard affectueux et meurtrier... Et cette force qui est logée là, sous ce front tranquille, je ne la hais plus comme autrefois. Je la respecte maladivement. Je veux me sentir connu et absous par elle.
THÉRÈSE
Oh, comment appeler ce qui s'acharne après nous ? Aimer un homme comme je t'aime, sans jalousie, sans bassesse, ne respirer que pour sa grandeur... et savoir que malgré mon amour, à cause peut-être de mon amour, un ennemi vit en moi qui t'a ruiné sourdement î Quel supplice ! Dis, est-ce que toutes les bonnes pensées sont empoisonnées ? Est-ce que la tendresse et le dévouement sont plus dangereux que la haine et l'indifférence ?
SARTERRE
Non. Les mots seuls sont dangereux.
THÉRÈSE
Ah, je t'aurais aussi bien détruit sans paroles