SCENE VI
JORAS, GLAIRE.
CLAIRE, accourant sur le chemin.
Qu'y a-t-il ? Pourquoi vous disputez-vous ?
JORAS, traversant,
A nous deux, maintenant, fillette ! La vieille prétend que tu es en amour avec un de ses gars. Est-ce vrai ?
CLAIRE
Pourquoi lui répondre ? Laissez-la dire.
30 f^A DENT BOUGE
JORAS
Je ne suis pas homme à me laisser insulter par ces gueules terreuses !
CLAIRE
Il n'y a pas d'insulte à prétendre pareille chose.
JORAS
Pas d'insulte à dire qu'une demoiselle a des sentiments pour un tueur de bêtes, pour un coureur de montagnes? (Elle se îail.) Alors... la vieille disait vrai ?
CLAIRE
Si elle a dit que nous parlions d'amour, elle a mentL.. malheureusement.
JORAS, consterné.
La foudre sur nous deux, ma fille î J'ai fait de toi une savante ... J'ai payé des prêtres pour t'instruire. Tu en sais plus à toi seule que le maire et ses adjoints ... Et voilà que tu retournes à l'ignorance ! Voilà que tu aimes un gueux et un sans savoir !
CLAIRE
Le savoir ne fait rien aux sentiments, père !
JORAS
Et la richesse ?
CLAIRE
La richesse non plus!
ACTl-: J 31
JORAS
Alors, j'aurai trimé pendant trente ans par les deux Amériques, j'aurai enduré la fièvre et la faim pour donner ma fille à un chasseur de chamois ? N'y compte pas !... Tu vivras à la ville, dans une maison en briques !
CLAIRE
Je ne veux pas vivre à la ville.
JORAS
Tu épouseras plus riche que toi.
CLAIRE
Je voudrais être aussi misérable qu'une gardeuse de troupeaux !
JORAS
Tu méprises ton argent ?
CLAIRE
Oui, s'il doit m'empêcher d'être heureuse î Vous auriez mieux fait de rester pauvre et de ne jamais quitter le pays.
JORAS
Si je n'avais point émigré, ma fille vivrait de pain noir et coucherait sur des peaux de bêtes. Le savoir, la richesse, tout ce que je t'ai donné, tu me le reproches, tu le piétines!
CLAIRE
Je ne peux pas vous en être reconnaissante!
JORAS
Ah, mauvaise!
Mais regardez donc ce que vous avez fait de moi I... Une fille dont vos gens de la ville ne voudraient pas... et dont les paysans se défient ! Croyez-vous que si j'étais une paysanne comme eux, depuis longtemps, Pierre et moi, nous ne nous serions pas expliqués et compris ?... Mais il y a entre nous, je ne sais quel espace... je ne sais quelle obscurité. Je sens qu'il a peur de moi.
JORAS, la main levée.
Assez causé! Sache bien une chose, c'est que j'aimerais mieux repasser l'Océan que de te donner à ce drôle !
CLAIRE
Eh bien, repassez-le ! J'aime mieux vous perdre que de renoncer à lui.
JORAS
Ah, couquina, tu n'aimes plus ton père ! Y en a donc pas un, dans tous les professeurs que je t'ai donnés, y en a pas un qui t'ait appris que l'enfant doit obéissance à son père?
CLAIRE
J'ai appris que l'enfant n'était pas un bœuf ou une brebis qui se vend au gré du maître.
JORAS
Ah, malheur ! Si j'avais su une chose pareille, je leur aurais point allongé mes écus. L'enfant est à