ACTE II
semble qu'on a passé des siècles dans la terre... et quand on revoit la lumière, on en a peur comme d'une chose défendue...
CLAIRE
Tu ne travaillais pas ? Tu ne lisais jamais ?
PIERRE
Quoi lire ? On n'a pas de livres.
CLAIRE
Moi, j'en ai des centaines... J'en ai bien trop.
PIERRE, avidement.
Tu me les donneras, tu me les donneras tous ! Et tu me les expliqueras. (S' arrêtant.) Seulement, j'ai la tête lente, je le sais. Tu te mettras en colère contre moi, comme contre une porte qu'on ne peut pas ouvrir...
CLAIRE
Pierre !
PIERRE
Un jour, tu ne pourras plus supporter l'odeur de la maison... et tu t'en iras.
CLAIRE
Tais-toi... Depuis que je t'aime, voilà que je trouve tout plus grand, plus beau, à cause de toi I
PIERRE
Tu es plus belle que tout.
CLAIRE, dans ses bras.
Plus belle que les cimes ?
PIERRE
Ouai ! Je n'ai jamais rien vu de beau comme toi! (Un silence enivré. On entend au loin le racle menl prolongé d'une chute de pierres.) Entendstu ? C'est la Dent Rouge qui grogne de colère parce qu'elle t'a vue!... Si le glacier pouvait lever sa vieille tête et te reluquer à travers les carreaux, il en craquerait de jalousie, dans sa peau verte. Ta figure est plus fière que la plus fière montagne... Et ta peau est plus fine que la poussière de neige.
CLAIRE
Tes yeux sont mouillés; tu pleures?
Non... Non...
CLAIRE
Si... Pourquoi pleurer, quand tu es avec moi?
PIERRE
Je ne sais pas. Je pleurais jamais, avant toi... Mais quand je te tiens comme ça et que je songe : voilà, je suis aussi rude que les pierres... je ne peux pas dire mes pensées... souvent même, j'ai pas de pensées... je suis sauvage comme un chamois... et pourtant, il y a une femme qui m'aime!... Et elle n'a pas la voix rauque... et ses cheveux sont aussi doux que le brouillard... et ses robes ne sont pas defutaine, mais de laine et de soie... Alors,