ACTE III S
CLAIRE
J'ai travaillé.
JEANNE
Pendant six mois, j'dis pas non.
CLAIRE
J'ai balayé votre maison, empli vos granges et porté sur mon dos jusqu'au fumier de vos étables, vous ne pouvez pas le nier!
JEANNE
Ouai... ouai... il est loin, ce temps-là. Maintenant, y faut te mener à la besogne comme un âne au labour. Pourquoi donc que t'as changé?
J'en ai assez d'être traitée comme une servante.
PIERRE
Elle dit juste.
JEANNE
Et celle qui n'a pas plus de bien qu'une servante, comment faut-il donc la traiter ? Tu te laisses rogner les crocs, mon poulain. Bientôt tu ne pourras plus mordre au pain d'hiver. Innocent, mangeux de bouillie!
PIERRE
Paix, la mère. Elle mérite pas de reproches.
JEANNE
Pas de reproches?... Je voudrais bien connaître le travail de sa journée... As-tu donné du foin aux bêtes?
CLAIRE
Non. C'est Amé qui l'a fait.
JEANNE
As-tu trié les graines ?
CLAIRE
Non.
JEANNE
As-tu raccommodé la toile?
Pas encore.
JEANNE
Voilà... T'as dormi sur ton rouet, regardé tomber la neige et lu des histoires : la v'ià, ta journée!
CLAIRE
Aujourd'hui... aujourd'hui... je ne pouvais pas travailler.
JEANNE
Vraiment I
CLAIRE
J'étouffais... Vous autres, vous êtes habitués à l'hiver. Vous n'éprouvez pas cela. Mais voilà huit jours que la neige tombe... Quand on pense qu'elle s'amasse, heure par heure contre les murs, devant les portes, sur le toit, partout... il semble qu'on ne pourra plus jamais sortir, qu'on ne sentira plus jamais l'air libre et le ciel sur sa tête...