SEIZIEME TABLEAU
La chambre de rHomme.
Il cause avec Luc de Bronte.
LUC DE BRONTE
Vous prétendez qu'elle est venue?... Enfin, vous ne l'avez pas vue?
l'homme Nous avons parlé toute la nuit.
LUC DE BRONTE
Par rintermédiaire de la table ?
l'homme Naturellement. Parfois, elle devançait mes questions. Sa pensée brusquait la mienne. Elle éclatait en menaces, en reproches si véhéments, que le bois craquait et geignait, comme pétri par l'effort de muscles vivants. D^autres fois^ sa colère s'apaisait en souvenirs. Des souvenirs d'une étrange précision, d'ailleurs. Des détails oubliés depuis des années.
LUC DE BRONTE
Par exemple?
l'homme Un rendez-vous au crépuscule et les cristaux de givre accrochés à ses cheveux... Un papillon bleu desséché comme une fleur d'herbier, que nous avions trouvé sur un champ de neige, à trois mille mètres... Elle seule pouvait ranimer ces poussières... Je souriais, l'autre soir, chez ces gens, quand elle est venue à la table. Mais cette fois, comment douter ? Aucune supercherie possible. J'étais là, tout seul, dans ma chambre.
LUC DE BRONTE
Oui. Plus seul encore que vous ne le pensez. Seul avec vous-même. C'est un reflux de souvenirs et de remords qui vous a submergé.
L^HOMME
Comment, de souvenirs ? Puisque je vous dis que j'avais oublié ces détails.
LUC DE BRONTE
Vous aviez cru les oublier.
l'homme Quant à des remords... Je n'en ai jamais eu.
LUC DE BRONTE
Vous ne saviez pas en avoir... Mais vous vous faites accuser, puis absoudre par votre victime. Le pardon que votre conscience réclame a plus de valeur à vos yeux, si vous pouvez croire qu'il émane d'une morte ofi'ensée.
l'homme
Mon cher Luc, il m'est difficile de mettre en doute le témoignage de mes sens.
LUC DE BRONTE
Vous n'êtes pas le premier homme qui soit dupe de lui-mêni3 par ignorance de lui-même. Un être vit en vous, dont vous ne connaissez ni la ruse, ni la puissance, ni les désirs. Cet être-là s'est réveillé.
l'homme, incrédule.
Et c'est lui qui a conduit cette table ?
LUC DE BRONTE
Oui.
l'homme
C'est lui qui m'apporte des faits, des dates, profondément oblitérés dans ma mémoire?
LUC DE BRONTE
Oui.
l'homme, haussant les épaules.
Allons donc I
LUC DE BRONTE
Je sais qu'aucun raisonnement n^ébranlera votre foi. Pourtant, écoutez-moi. L'autre soir, vous me décriviez ce crépuscule dans lequel il vous arrive de flotter.
l'homme
Je ne saisis pas le rapport.
LUC DE BRONTE
Beaucoup d'êtres, qui ont abusé de la vie des sens, se meuvent, comme vous, dans un monde aux formes estompées.
Pourquoi ?
LUC DE BRONTE
Je n'en sais rien. C'est la règle. Quand Phomme a épuisé le monde des formes, celui des esprits s'empare de lui. Il vit dans un brouillard d'où surgissent des visions.
l/lIOMME
Je n^ai pas de visions. J'enregistre des faits précis et révélateurs, qui ne peuvent pas émaner de moi.
LUC DE BRONTE
Les diables devenus ermites entendent aussi des voix. Et ils y croient fermement, comme ils croyaient aux réalités qu'ils étreignirent avec tant de vigueur, pendant leur carrière de diables. Si nous étions au troisième siècle, vous partiriez pour la Thébaïde et les anges vous apparaîtraient ! Vous êtes, comme tous les sceptiques vieillissants, comme tous les négateurs fatigués, un postulant au mysticisme. Vous qui, sous le nom de débauche, avez poursuivi la solitude, vous la peuplerez d^apparitions, maintenant qu'elle vous est donnée. Vous qui avez nié Tamour et la douleur, vous affirmerez Texistence de pures illusions, d'images créées par vous. C'est assez drôle, quand on y pense î... Vous me demandiez, l'autre soir, ce qui vous remplacerait les femmes ? Mais les femmes encore ! Les fantômes accusateurs ou miséricordieux qui se lèvent de votre inconscient. Ils vous occuperont autant que vos maîtresses, croyez-moi. Peut-être même aurez-vous plus de mal à voys en défaire.