ACTE IV
Va-t'en, chienne. Disparais I
LE FANTOME d'aLBERTE
Voilà des semaines que j'essaie de me montrer ; je ne peux que toucher ta main, dans l'obscurité, tourmenter le bois de la table où tu écris, faire sonner les pierres sous tes pas.
l'homme Que viens-tu faire ici ?
Prendre possession de mon bien... et l'attacher étroitement, avant le grand départ. Oui, te fixer à moi pour l'éternité, com.me le tronc d'arbre que je fixais d'un grappin d'acier, avant de m'élancer avec lui sur la glissoire de neige I
l'hom>îe Je ne crois pas au départ dont tu parles.
LE FANTOME d'aLBERTE
Tu y crois, puisque tu trembles. Tu souffriras éternellement ce que j'ai souffert. Toutes les douleurs que tu as semées aussi légèrement que des baisers, tu vas les connaître. Tu as menti : l'espoir te mentira. Tu as fui l'amour des êtres : la lumière te fuira. Tu as méprisé les corps humains : tu seras privé de corps et tu chercheras une forme dans les ténèbres. Tu ne seras qu'une buée rougeâtre voletant péniblement au ras du sol et j'aboierai ma vengeance à tes trousses, comme une louve.
N'espère pas m'effrayer avec tes cauchemars. Vat'en !
LE FANTOME D^ALBERTE
Je ne peux déjà plus me séparer de toi. Déjà, me voici devenue partie de l'âme que j'aime et que je déteste. Déjà, ma justice t'a saisi !
l'homme Je ne crois pas à la justice !
(Derrière les décombres, se dresse un autre fanlôme. C'est celui de la Vieille de la scène première. Elle porte un masque hideux qu'auréolent ses crins blancs.)
LE FANTOME DE LA VIEILLE
Où est l'ignorant qui ne croit pas à la justice ? Me reconnais-tu, frisé ? Te rappelles-tu l'au-revoir que je t'ai donné sur un chemin de neige, il y a quinze ans ? T'y voilà tout de même venu, à l'endroit de la peine ! Et plus misérable que je ne le fus jamais sous mes loques et ma charge de bois î Dis, qu'as-tu fait de ton petit ami, de ton tricot vert
et de ta canne ferrée ?
(Elle ricane,)
l'homme, y'e/crnf un livre dans la direction du fantôme, A la porte, mégère !
LE FANTOME DE LA VIEILLE
Tu ne t'acquitteras pas en injuriant des ombres. Énumère plutôt tes actions et je les pèserai. Je ne me tromperai pas sur le poids, mxoi qui ai porté
toute ma vie des bûches, des bottelées de foîn et des sacs de terre ! Parle, où sont tes enfants ?
l'homme
Ils sont morts avant de naître. Ils ont fini avant de commencer, sous l'aiguille des sages-femmes.
LE FANTOME DE LA VIEILLE
Qu'as-tu fait d'utile aux hommes ?
l'homme Rien que je sache.
LE FAXTCME DE LA VIEILLE
As-tu gratté la terre ? Semé le blé ? Secouru les pauvres, ou peiné pour les tiens ? Où sont tes travaux ?
l'homme
Mes travaux étaient mes plaisirs. J'ai traversé la vie avec une tête légère et des mains lisses. J'ai fait mon œuvre avec mes reins. Je ne m'en repens, ni ne m'en glorifie.
LE FANTOME DE LA VIEILLE
Où est ta souârance ?
l'homme J'ai fui la souilrauce, qui enlaidit les femmes et assagit les hommes. Je n'ai poursuivi que la joie. Je n'ai connu qu'elle 1
LE FANTOME DE l'hystérique, surgîssant des décombres avec un masque offrant la caricature immobile de la volupté.
Ne le croyez pas. Moi qui n'étais qu'une hysté-
rîque, j'ai vécu dans une ivresse continuelle. Les mains d'un homme autour de moi, les yeux d'un homme dans les miens, la bouche d'un homme sur la mienne et le monde chavirait dans les ténèbres étoilées de rouge. Lui ? Mes étreintes ne l'ont jamais satisfait. Que cherchait-il au delà du plaisir? Pourquoi ne s'attardait-il pas dans la débauche ? S'il avait été capable d'éprouver ce qu'il me faisait ressentir, il ne se serait jamais levé de mon lit.
l'homme Au bout de huit jours, le dégoût m'en avait chassé.
LE FANTOME DE l'hYSTÉRIQUE
Ah, si tu as connu le dégoût de la volupté, c'est que tu n'as pas connu la volupté I
l'homme Je l'ai connue avec d'autres.
(Le fantôme de P Allemande se lève. Oesl une maigre femelle en chemise, au masque bestial et aux cheveux courts.)