ACTE II
y a des cas où ïe silence prolonge Fespoir, engourdit rinquiétude.
MADAME LE CORMIER
J'espère que ce n^est pas le vôtre.
Hélas, si. Ma femme est gravement malade. C'est dans l'espoir de la revoir vivante que je reviens à marches forcées au milieu de ces forêts. Depuis six mois, un drame aux longs entr'actes s'est attaché à moi ; le courrier de France. Si je ne vois pas son écriture, je me dis d'abord que tout est fini, qu'une crise plus violente l'a emportée... Et puis, je me façonne une espérance bâtie sur l'incertitude et j'essaye de vivre de cette fausse lueur... Je crois même... oui, je supporte mieux mon ignorance que les précisions que ses lettres m'apportent. Ce sont des appels si pressants, si déchirants... Elle m'attend, pour se laisser mourir. (// se tait, essayant de dominer son émotion. Madame Le Cormier pleure silencieusement . Rougé tient les yeux baissés.) Je vous demande pardon, de déballer ainsi mes petites histoires. Je n'ai pas vu d'Européens depuis que j'ai quitté la mission. Je crois que j'aurais fini par me confier à mes nègres ! (Remarquant rémotion de madame Le Cormier.) Oh, Madame, je m'en veux de vous avoir attristée. Excusez-moi.
MADAME LE CORMIER
Mais non, Monsieur, je ne vous comprends que trop.
PRÉFÀILLES, avec bienveillance
Avez-vous des motifs d'inquiétude qui vous soient personnels ?
MADAME LE CORMIER
Ma mère est très âgée... malade. Le courrier de France est, pour moi aussi, le drame aux longs entr'actes dont vous parliez.
(Elle sorl à gauche. Silence,)
Vous avez dû trouver la piste en bien mauvais état?
PRÉFAILiES
Elle a cessé d'exister sur des lieues entières.
ROUGÉ
Personne ne passe plus par là.
PRÉFAILLES
Je le savais. Mais l'itinéraire des collines allongeait ma route d'une semaine.
ROUGÉ
Je me demande comment vous êtes sorti de cette forêt.
PRÉFAILLES
J'ai cru n'en pas sortir. Mes porteurs m'ont abandonné quatre fois.
(Madame Le Cormier enlre de gauche, portant un plateau où sont disposées des boissons.)