ACTE II
MADAME LE CORMIER
Monsieur l^administrateui,, préférez-vous une boisson au Champagne, ou de Torangeade ?
PRÉFAILLES
Comment? De l'orangeade? De la crème fraîche ? Mais, c^est incroyable ! (// se sert,) Il y a deux ans que je n^ai goûté pareilles douceurs. Je me nourris d^épouvantables pâtées au riz gluant. J^ai Testomac perdu.
MADAME LE CORMIER
En quelques semaines, mon régime vous [aurait soulagé.
PRÉFAILLES
Je repars demain, chère Madame. Chaque jour perdu diminue mes chances.
ROUGÉ
Vous disiez que vos porteurs...
PRÉFAILLES
Oui. Au crépuscule, ils s'enfonçaient hypocritement dans le mur des feuilles, comme aspirés par quelque monstre végétal. Il m^a fallu les poursuivre et les rassem!-)ler quatre fois, revolver au poing. A la cinquième tentative, j^en ai tué un... Un malheureux Bambara, qui n^était pas plus coupable que les autres. Mais, que voulez-vous ? L^exemple ! Si je ne Pavais pas exécuté, tous se seraient enfuis et je serais en train de pourrir à sa place.
ROUGÉ
Je vous félicite de votre énergie.
PRÉFAILLES
Oh, rénergie ! Soyons francs. Disons le désespoir, la rage et surtout, l'implacable volonté de rentrer en France. J'ai tué ce porteur en songeant à celle qui m'attend. Tandis que j'armais mon revolver, je la voyais de l'autre côté des mers, comptant les jours qui lui sont à elle-même comptés... En ajustant ce flanc noir, je pensais distinctement : tirer, ou ne jamais revoir ma femme. Deux vies furent en balance, pendant une seconde. Et si la mienne avait été seule dans son plateau, si je n'y avais pas mentalement ajouté les angoisses, la tendresse d'un être d'élite, je n'aurais peut-être pas osé choisir entre moi et mon Bambara.
ROUGÉ
Vous auriez eu tort, car votre existence est certainement plus précieuse que celle d'une brute.
PRÉFAILLES
Je n'en suis pas si sûr que vous. Cette brute, ce sauvage, à qui les esprits de la forêt soufflaient chaque soir la tenlatîon de déserter, faisait pourtant quelque chose : il portait. Des semaines durant, une charge avait oscillé sur sa tête. Moi, qui suis depuis quinze ans en Afrique, qu'ai-je fait? Des discours, des rapports, des inspections. Mouvement et paroles... Mais quels actes ? Quel travail directement utile?