ACTE III
ALBERT
S'il est honteux ou ridicule d'être dupe, alors, ma vie entière n'est qu'une succession de hontes et de ridicules 1
BÉATRICE, s'exallanl progressivement.
Je ne peux pas renoncer à ma croyance. Vous aurez beau me démontrer que je me trompe, je dirai comme vous, parce que votre intelligence m'en impose... Mais à peine seule, je croirai de nouveau. Je croirai toujours que les âmes qui nous ont aimés ou détestés n'ont pas le pouvoir de nous abandonner, quand elles quittent leur corps I Je croirai toujours qu'elles sont là, autour de nous, volant comme des oiseaux sans forme ni cri, dans la poussière d'or du couchant, ou dans la buée nocturne, penchées sur nous, aussi pleines de tendresse ou de haine, d'inquiétude ou de folie que de leur vivant ! Je crois et je croirai qu'elles circulent au fond des bois de chênes, se reposent au bord des étangs et voyagent avec le brouillard. Je sais qu'elles peuvent m'atteindre et me punir. Elles sont présentes dans l'air que je respire. Sans elles, le monde est un désert où je ne peux plus vivre. S'il n'y avait pas, suspendues au-dessus de nos têtes, cette douceur et cette menace, quel charme, quel mystère aurait donc pour vous la terre ?
Le monde ne perdra pas son mystère, parce que vous aurez cessé de croire aux fantômes.
BÉATRICE
Et à quoi voulez-vous que je croie ? Si ce n'est pas elle qui me parlait, qui était-ce ? D'où tiendrais-je ce qu'elle a dit ?
ALBERT se lève, arpente la salle avec agitation, puis, incapable de se maîtriser.
Vous ne comprenez donc pas que si elle était revenue, j'aurais perdu la raison ? Quel homme, dites-moi, quel homme supporterait d'entendre l'être qu'il a le plus aimé salir obscurément son passé ? S'accuser de fautes invérifiables ? Où aurais-je trouvé la force de vivre avec un doute pareil ? Heureusement qu'elle n'a plus ni conscience, ni mémoire ! Heureusement qu'elle ne voit pas ce qui se passe chez elle !
BÉATRICE, se dressant, tremblante.
Que voulez-vous dire ?
ALBERT
Mais pensez donc ! Une morte î Une pauvre morte I Sa place vide et le soupçon dans mon cœur ! Des questions, des recherches, des pensées offensantes, quand il ne fallait que pleurer ! Oh, je me déteste encore I Et je vous ai détestée, vous aussi !
BÉATRICE, bouleversée.
Moi ? Vous croyez que c'est moi qui l'ai fait parler ? Moi, qui l'ai calomniée ?